Sur l'île d'Aea, le silence règne. Dans son palais, la magicienne Circé veille. Ses bêtes sont assoupies, elle est seule avec elle-même.
Depuis le départ d'Ulysse, aucun voyageur n'a rompu le calme de son repaire. Après une éternité de malheurs, el...
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Quelques jours plus tard, en rentrant de la forêt, Circé retrouve Ophelia assise contre le mur de la maison, un tissu à la main.
- Que fais-tu ? s'enquiert-elle de la voix la plus douce possible. Une nouvelle robe ?
Après la venue des marins, après la nuit éprouvante passée à récurer toute l'île et après que son invitée lui ait promis des explications sur sa malédiction, elle s'est munie de prudence. Les derniers jours se sont écoulés sans qu'elle ne hausse la voix une seule fois. Si cela peut convaincre Ophelia de lui raconter, alors elle est prête à tout pour ne pas laisser échapper ces confessions. Même si cela revient à taire les questions et les reproches qui s'accumulent dans ses pensées.
- Non, je me fabrique des vêtements d'homme.
Intriguée, Circé s'assied à ses côtés.
- Pourquoi donc ?
- Je t'ai déjà dit que je m'étais faite passer pour un homme, sur le bateau qui a coulé ?
- Oui.
- Depuis quelques jours, je me sens stupide de ne pas y avoir pensé. Si j'avais eu des habits masculins avant l'arrivée de ce navire, j'aurais pu t'aider. J'aurais pu me déguiser, leur faire croire que j'étais ton frère, ou... ou ton mari...
Un petit sourire éclaire le visage de la magicienne.
- Tu aurais évité de revivre tout ça. Et face à moi, ils n'auraient pas osé se comporter comme ils l'ont fait. Et tu n'aurais pas perdu le contrôle.
Circé reste muette. Ophelia relève les yeux vers elle, abandonnant un instant son ouvrage.
- La prochaine fois, ça n'arrivera pas.
- Tu continues de faire des signaux ?
- Non !
- Alors Ophelia... Il n'y a pas de raison pour qu'il y ait une prochaine fois.
- On ne sait jamais ! Si eux ont vu l'île depuis leur position, alors d'autres bateaux la verront aussi ! Et je-
Circé pose une main timide sur l'épaule de son invitée.
- C'est... C'est gentil d'y penser. Mais je t'assure que j'ai vécu mille fois pire que ça.
- Mais Circé... Tu as... Tu es devenue incontrôlable !
- Ce n'était pas à cause d'eux.
C'était à cause de toi. Parce que je n'aurais pas été si en colère si ces marins n'avaient pu s'en prendre qu'à moi. Mais tu étais là.
- Mais alors...
- Écoute, sourit la magicienne. Je t'assure que ça n'a plus aucune importance. Cet épisode est terminé, mieux vaut le laisser là où il est.
Ophelia regarde le tissu entre ses mains.
- Je le terminerai quand même.
Circé hausse les épaules.
- Comme tu veux. Dis, j'ai une activité à te proposer.
- Quoi donc ?
- Ça te dirait d'aller explorer leur bateau ? Tout est encore sur la plage, et je me suis dit qu'avant de le faire couler pour s'en débarrasser, on pourrait peut-être y récupérer ce qui nous intéresse.
Les yeux de la jeune femme se mettent à briller.
- Oh ! Oui, je t'accompagne ! Ça fait longtemps que je n'ai plus eu l'occasion de partir en exploration !
Elle se lève d'un bon et s'engouffre à l'intérieur pour y laisser son ouvrage. Circé est surprise de ce regain d'énergie et lui pose la question alors qu'elles prennent le chemin de la plage. Le visage d'Ophelia s'éclaire encore, elle semble presque retombée en enfance.
- C'est juste que... Quand j'étais petite, mon frère m'emmenait souvent en exploration dans les montagnes, autour du village. J'aimais beaucoup ces moments, on avait plus personne sur le dos, ni mon père qui était trop exigeant, ni ma mère qui nous surprotégeait.
- Je vois.
- Enfin, ça a changé en grandissant, soupira Ophelia.
- Parce que vous avez dû faire ce qu'on attendait de vous, je suppose.
- Oui. Mon frère a commencé à suivre les leçons de mon père et à l'assister quand il travaillait, et moi je restais à la maison. Alors peu à peu, forcément, on a commencé à s'éloigner.
- Je comprends, murmure Circé.
Elle est sincère. Elle se souvient avec précision du moment où elle et sa sœur ont commencé à se disputer. Et c'était justement au moment où elles ont compris que leur mère n'avait pas les mêmes projets pour chacune d'elles.
La compétition a ruiné nos liens.
- Pardon ?
Elles sont presque sur la plage. Et soudain, Circé se rend compte qu'elle a exprimé ses pensées à voix haute.
- Excuse-moi, je pensais à ma sœur. Je ne voulais pas te couper. Reprends ton histoire, je t'en prie.
- D'accord, mais après, ce sera à ton tour. Je veux comprendre comment tu en es arrivée à la transformer en monstre à six têtes !
La magicienne se renfrogne. Ça n'a rien de drôle. Mais évidemment, Ophelia ne peut pas le savoir. Par tous les dieux, comment arrive-t-elle à m'extorquer toutes ces confessions ?