Sur l'île d'Aea, le silence règne. Dans son palais, la magicienne Circé veille. Ses bêtes sont assoupies, elle est seule avec elle-même.
Depuis le départ d'Ulysse, aucun voyageur n'a rompu le calme de son repaire. Après une éternité de malheurs, el...
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Dès la pleine lune passée, la demeure de Circé et l'île d'Aea toute entière sont mises sans dessus dessous. Malgré sa fatigue, Ophelia s'active en silence pour préparer son expédition. Dans ces moments, les chants fredonnés par sa compagne lui manquent, mais heureusement pour sa sanité d'esprit, elle reste trop occupée pour se morfondre sur la condition de Circé.
Passé le moment de désespoir, elle est plutôt déterminée. Elle va se rendre sur la terre ferme, et peu importe le temps qu'elle mettra à trouver quelqu'un qui sera en mesure de l'aider, elle le trouvera.
Et ensuite, elle le ramènera à Circé, coûte que coûte.
Mais pour ça, Ophelia doit s'organiser.
Pendant trois jours, elle prépare les quelques affaires qu'elle emportera avec elle, les vêtements dont elle aura besoin pour affronter la navigation et le temps hivernal.
Le bateau échoué des marins est toujours sur la plage. D'un pas décidé, Ophelia s'y rend et grimpe par le même chemin qu'elle avait emprunté lorsqu'elle avait accompagné Circé à la découverte des trésors de l'équipage.
À l'intérieur, elle fait bien attention où elle marche. Le navire est là depuis longtemps maintenant, et les éléments ont commencé à le fragiliser. Des algues se sont accrochées au bois imbibé d'eau, certaines planches se sont rompues après avoir pourri, et le sol est glissant à cause de l'eau.
Mais Ophelia y trouve ce qu'elle cherchait : des embarcations de sauvetage. Pendant plusieurs heures, elle s'échine à en récupérer une qui lui servira pour son périple. Enfin, après un long effort, elle réussit à faire tomber l'embarcation sur le sable à côté du grand bateau.
Satisfaite, Ophelia rentre à la maison en même temps que le char d'Hélios disparaît à l'horizon.
Elle est presque prête à partir. Ne lui reste plus qu'à guetter le jour le plus ensoleillé et la mer la plus calme.
Mais elle a tout de même quelque chose à finir, à Aea. Alors le soir de son troisième jour de labeur, elle s'assied à la table principale, un long parchemin posé devant elle, et elle commence à écrire.
Cette fois, elle n'écrit pas pour elle. Pour la première fois depuis que sa mère lui a appris comment tracer les lettres, les mots et les phrases, elle couche ses pensées sur le papier à la destination de Circé.
Même si son espoir que la magicienne se réveille diminue de jour en jour, elle ne peut tout simplement pas partir sans avoir laissé une lettre à sa compagne. Si, par faveur des dieux, Circé sort de son inconscience alors qu'Ophelia est partie, au moins trouvera-t-elle la lettre et ne s'inquiètera pas de sa disparition.
Et s'il arrive quelque chose à Ophelia, alors... Elle sera heureuse d'avoir pensé à poser ses derniers mots sur ce parchemin.
Écrire cette lettre est bien plus difficile que d'écrire n'importe quoi d'autre. Parce qu'elle doit réfléchir à chacun de ses mots, parce qu'elle s'adresse à la personne qu'elle a le plus aimé de sa courte vie. Parce qu'elle doit rassurer Circé sans être là. Ophelia veut que tout soit parfait.
Lorsqu'elle termine enfin, la lune décroissante est déjà haute dans le ciel. Ophelia a une pensée furtive pour Hécate. Sait-elle seulement que sa fille ne se réveille plus ?
Enfin, elle se lève, et va chercher dans sa chambre tous ses autres écrits depuis qu'elle est arrivée à Aea. Elle les roule, les attache avec un fil de laine et se rend dans la chambre voisine, la lettre et le rouleau de parchemin dans les mains.
Circé n'a pas bougé.
Doucement, Ophelia dépose les feuilles dans la niche creusée dans le mur, à côté du lit.
Elle reste un instant debout, immobile entre la niche et le lit où Circé est allongée. Son regard est encore une fois rivé sur le visage de la magicienne.
Et puis, elle essuie les larmes qui coulent sur ses joues et sort de la pièce, fermant la porte pour la dernière fois avant longtemps.
Quelques jours plus tard, lorsqu'elle se lève et découvre un ciel azur sans le moindre nuage et une mer d'huile, elle se décide. Message des dieux ou pas, peu importe, c'est aujourd'hui qu'elle partira.
Elle rassemble ses dernières affaires, et se rend sur la plage. Ses pieds nus pataugent dans le sable lorsqu'elle met son embarcation de fortune à l'eau. Enfin, elle saute dedans, s'emmitoufle dans un long manteau de laine, et attrape les rames.
Là voilà qui quitte Aea pour la première fois depuis plus de sept mois.