99 : ophelia

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Le jour se lève une fois de plus sur Aea

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Le jour se lève une fois de plus sur Aea. Lorsque les minces rayons du soleil entrent par la fenêtre de la chambre, Ophelia grogne et se tourne dans son lit.

Puis elle ouvre les yeux.

Comme d'habitude, désormais, elle est seule dans le lit.

Elle soupire en se frottant les yeux.

Lorsqu'elle se redresse pour s'asseoir, un étrange sentiment lui compresse le ventre. Et elle devine immédiatement qu'elle va passer une mauvaise journée.

La pleine lune est prévue pour le lendemain soir. Cette idée la fait soupirer de nouveau. Elle ne sait toujours pas comment elle va s'arranger pour protéger Circé de sa forme animale.

Lentement, elle quitte sa chambre et se rend dans la pièce voisine. Depuis que toutes les nymphes ont déserté l'île, elle a abandonné la chambre de la magicienne au dessus de la cuisine pour revenir dans une des chambres du rez-de-chaussée, juste à côté de là où repose sa compagne.

Pour être le plus près d'elle, s'il se passe quoi que ce soit.

Mais lorsqu'Ophelia ouvre la porte et entre dans la pièce encore dans la pénombre, un pressentiment lui indique qu'aujourd'hui encore, rien n'aura changé.

Son ventre se tord une nouvelle fois.

Elle s'approche du lit et s'asseoit doucement au bord, du côté opposé à celui de Circé.

Et puis elle tourne la tête, et son regard se perd dans la contemplation du visage de la magicienne. Si le reste de son corps est désormais barré d'une longue plaie béante - du moins, quand les bandages ne la recouvrent pas, le visage de Circé est resté fidèle à ce qu'il était avant le drame.

Toujours cette peau sombre et brillante, toujours ces joues légèrement arrondies, toujours ce fin menton et ces lèvres charnues - le tout, bien plus livide qu'auparavant.

Ophelia se rapproche en grimpant complètement sur le lit. Assise juste à côté de la tête de sa compagne, elle prend la main de Circé.

Ses muscles sont détendus, inertes. Mais son coeur bat toujours. Cette contradiction, c'est ce qui plonge Ophelia dans un si grand désarroi. Il lui semble parfois que la magicienne pourrait soudain se réveiller. D'autres fois, elle se demande par quel miracle elle n'est pas encore morte.

Ophelia ouvre la bouche pour respirer, sentant que ses poumons commencent à manquer d'air. Les pleurs ne sont pas loin.

Elle est bien loin, la Ophelia d'il y a quelques jours, qui clamait haut et fort à Pitys qu'elle n'était plus inquiète.

La vérité c'est que certains jours, elle a l'impression d'être immunisée contre la douleur, la peine et tous ses autres sentiments. Et d'autres jours, comme celui-ci, elle ressent toutes ses émotions de manière décuplée. Comme si une vague gigantesque déferlait à l'intérieur d'elle-même et faisait déborder son coeur.

Ça y est, la première larme quitte son visage pour tomber d'un bruit sourd sur le drap, juste en dessous. Elle est bientôt rejointe par une deuxième, une troisième... Les suivantes ont maintenant la voie toute tracée.

Ophelia pleure en pensant qu'elle ne pourra peut-être plus jamais parler avec Circé. Ni l'éteindre, ni dormir à côté de son corps chaud, ni passer ses mains dans ses cheveux pendant que la magicienne fait de même, ni l'embrasser.

Ni l'embrasser...

Ophelia pleure en réalisant que cette heureuse période où elle a connu l'amour et la liberté est sans doute révolue.

Elle sert la main de Circé encore plus fort. Pour oublier le fait que sa compagne ne répond pas à son geste.

- Je t'aime, murmure-t-elle, d'abord pour elle-même, puis de nouveau, un peu plus fort, pour Circé.

Elle espère que la magicienne l'entend, dans cet espace entre la vie et la mort où elle se retrouve coincée.

- Je t'aime, je t'aime, je t'aime !

Ses mots sont de plus en plus forts, de plus en plus rageurs. Ils sortent de ses lèvres en rafales, se répercutent contre les murs blancs de la pièce.

- Je suis désolée !

Et puis soudain, Ophelia se laisse tomber, se recroqueville sur elle-même.

Les pleurs redoublent d'intensité. Elle n'en peut plus. Perséphone, Hadès, faites que tout s'arrête ! crie-t-elle dans ses pensées, cette fois. Aphrodite, faites que Circé survive !

Mais comme d'habitude, les dieux ne font aucun signe.

Ophelia ignore combien de temps elle reste à sangloter dans cette chambre, allongée juste à côté de son amante qui ne bouge plus.

Au bout d'une éternité, elle relève la tête et repose ses yeux sur les paupières closes de Circé.

- Je ne peux pas te regarder t'en aller sans rien faire, déclare-t-elle d'une voix manquant de conviction. Je dois faire quelque chose pour t'aider. Je suis la seule qui peut le faire, désormais.

Peu à peu, ses mots deviennent plus fermes, plus déterminés.

Au bout de quelques minutes à peine, sa décision est prise. Elle saute du lit.

Et sans cesser de regarder Circé, elle dit :

- Dès que la pleine lune sera passée, je vais aller chercher de l'aide.

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