Sur l'île d'Aea, le silence règne. Dans son palais, la magicienne Circé veille. Ses bêtes sont assoupies, elle est seule avec elle-même.
Depuis le départ d'Ulysse, aucun voyageur n'a rompu le calme de son repaire. Après une éternité de malheurs, el...
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Un sommeil sans songes, voilà une chose à laquelle Ophelia n'avait pas eu le droit depuis, semble-t-il, une éternité.
Lorsqu'elle se réveille de sa léthargie, elle constate d'un regard par la fenêtre que la lune est déjà haut dans le ciel, avec son début de croissant timide. Elle se sent soulagée en la voyant. C'est comme si Artémis, la nouvelle lune mais aussi sa déesse protectrice lui donnait un nouveau souffle de répit avant la fin du cycle de l'astre.
Soudain, Ophelia tend l'oreille. Dans la quiétude de la maison la nuit, elle distingue toutefois un souffle de voix ténu, qu'elle reconnaît tout de suite.
Circé chante. Décalée dans son sommeil, Ophelia n'a pas envie de dormir. Alors elle s'habille, quitte sa chambre et suit à pas feutrés la direction du son. Ses oreilles et ses pieds l'amènent à la cuisine.
Timidement, elle tire le rideau qui ferme l'accès à la pièce, persuadée que son hôtesse va s'arrêter de chanter en l'apercevant.
Mais Circé est plongée dans ses pensées. Elle remue au rythme de la mélodie une grande marmite à l'odeur alléchante. Ophelia ferme les yeux une seconde. La magicienne chante une conptine pour enfants, et ce fumet ne lui est pas inconnu.
- Cette odeur... souffle-t-elle. Ça sent comme un plat que préparait parfois ma mère, quand j'étais petite.
Comme prévu, la magicienne s'arrête de fredonner. Mais sans sursauter, comme Ophelia l'avait imaginé. En fait, on dirait que Circé n'est pas surprise de son arrivée.
- Il ne faut pas s'y fier, répond-t-elle d'une voix aussi paisible que son chant. L'odeur est faite pour attirer, mais ce qu'elle cache, c'est un puissant somnifère.
Intriguée, Ophelia dépasse le rideau pour pénétrer dans le repaire de son hôtesse.
- Un somnifère ? À qui est-il destiné ?
- Aux loups, s'ils reviennent saccager mes cochons. J'en ai sans doute fait un peu trop... Mais si une meute se cache dans la forêt d'Aea, mieux vaut être prévoyant.
La naufragée frissonne.
- Tu penses qu'ils vont revenir ?
- Je n'en sais rien. Mais avec ce que je leur prépare, ils ne repartiront pas avant le matin, et alors, je saurai ce qui s'en est pris aux bêtes.
Le silence plane un instant, tandis que Circé rajoute quelques feuilles d'une plante inconnue dans sa mixture.
- Cette chanson... C'était ta mère qui te l'a chantée ? ose de nouveau Ophelia.
Cette fois, la magicienne lui accorde un regard étonné. Puis elle lâche un petit rire, sans cesser de remuer son somnifère.
- Oh ! Non. Ma mère n'est pas du genre à endormir ses enfants avec des comptines. Mais j'imagine que la tienne te l'a chantée, puisque tu me le demandes.
- Oui, confesse son invitée.
Un bref souvenir du visage de sa mère apparaît dans ses pensées. Elle se souvient si peu d'elle ! Mais parmi les quelques bribes qui lui restent, elle se rappelle de son intelligence, et de sa persévérance. Lorsqu'elle se prenait de passion pour quelque chose, alors, elle s'y investissait à fond. C'est ce qu'elle a fait avec le chant, et avec la cuisine.
- Tu ne l'as plus vue depuis combien de temps ? demande Circé en la tirant de ses souvenirs.
Elle remarque que la magicienne la scrute cette fois avec intérêt, comme si elle attendait qu'Ophelia dévoile un morceau du mystère qu'elle laisse planer sur son passé.
- Elle est morte quand j'avais neuf ans.
- Je suis désolée.
- Ne le sois pas. Au moins, elle n'a pas eu à voir ce que son mari est devenu après son décès.
Circé se tait, comme troublée. Leurs regards ne se lâchent pas, jusqu'à ce qu'elle finisse par céder :
- Ton père... Il était violent ?
- Je ne sais pas s'il l'était avant, mais... Oui, il est devenu de pire en pire une fois veuf. Mais ça n'a plus d'importance. Lui aussi est décédé. Toute ma famille est décédée.
Ophelia baisse les yeux. Comme à chaque fois qu'elle pense à eux, ses mains se sont mises à trembler. Elle s'appuie sur le meuble le plus proche d'elle, prend sa respiration et déclare :