(https://www.youtube.com/watch?v=T4qbm1pE6TQ)
Deux mois ont passé depuis le départ soudain de Roséanne. 60 jours plus tard, la douleur s'est atténuée. Le temps a atténué la flamme, le brasier s'est calmé. La vie reprend tranquillement son court. Josh pose beaucoup de questions auxquelles personne ne sait quoi répondre – auxquelles personne ne veut vraiment répondre. Il doit se contenter d'explications vagues qui ne l'aident pas à faire un deuil dont le concept en lui-même lui est totalement étranger. Il lui arrive souvent de se réveiller en pleine nuit après un cauchemar. Sur la pointe des orteils, il va se glisser dans la chambre de sa sœur et joue en silence. Ensemble, ils avaient débuté un très gros casse-tête. Ils n'ont pas eu la chance de le terminer, mais ils en avaient assemblé la moitié. Certaines nuits, Josh, éclairé par la lumière de son Game Boy, continue ce qu'ils avaient entrepris de finir à deux. Ses parents savent qu'il reste souvent éveillé pendant des heures à jouer dans la chambre de l'aînée, mais ils ne disent rien. Ils le laissent vivre la perte à sa façon.
Monsieur Carter est retourné au travail. Pendant des années, il ne s'est jamais proposé pour participer aux congrès et aux colloques qui avaient lieu à l'étranger mais, depuis, tout a changé. Il est souvent à l'extérieur du pays, participant à toutes les réunions qu'il peut. Comme beaucoup avant lui, il a choisi de se plonger dans le travail au point de se noyer, au point de ne plus pouvoir respirer. Il est à bout de souffle, mais le manque d'oxygène lui permet d'oublier qu'il a perdu sa fille, alors il ne s'arrête pas. Monsieur Carter, incapable de soutenir sa famille – il ne peut même pas se supporter lui-même, évite de voir son fils pour éviter de voir Roséanne à travers lui. Il fait de même avec sa femme.
Madame Carter n'est pas encore retournée travailler. Si ce n'était de Josh, elle passerait ses journées en pyjama, roulée en boule dans son lit. Elle ne se lèverait pas pour aller manger, elle n'a même pas faim. La moindre bouchée qu'elle avale est comme un litre de ciment dans sa gorge. Elle ne boit pas non plus, chaque gorgée est comme une roche, trop grosse pour son œsophage. Elle n'est plus que l'ombre de la femme heureuse qu'elle était, mais elle fait de son mieux pour le cacher. Elle tente de berner Josh, question qu'il ne remarque rien, que sa vie à lui ne soit pas trop bousculée.
Finalement, le pire de tous : Harry. Madame Carter vous semble sans doute impossible à dépasser, et pourtant... Harry est parvenu à descendre encore plus bas qu'elle. Il a pris la tête dans la compétition de la douleur et de la détresse.
Tout comme sa belle-mère, il ne mange plus, il ne boit plus.Chaque aliment, chaque breuvage, chaque boisson, tout lui rappelle des souvenirs partagés avec Roséanne. Des moments comme lorsque celui où ils ont essayé de faire des pâtes – ils ont dû jeter les macaronis ainsi que la marmite qu'ils avaient utilisée. Tout était collé, soudé ensemble. Les pâtes ne faisaient plus qu'un avec la casserole. Harry a déjà tenté de se construire un avenir en barmaid, Roséanne lui a servi de goûteuse. Elle a recraché chaque gorgée de chaque boisson qu'Harry a essayé d'inventer. Il faut se l'avouer, ils étaient de piètres cuisiniers individuellement, mais ensemble... ils étaient de vraies catastrophes culinaires.
De temps en temps, comme les plantes, il se fait arroser par la pluie. L'eau s'infiltre dans les pores de sa peau, c'est ainsi qu'il s'hydrate, c'est grâce à cela qu'il survit. Il lui arrive d'errer dans la nuit. Qu'il tonne, qu'il grêle, que l'orage règne, rien ne l'empêche de sortir une fois le soleil couché. Ses pas le guident au même endroit à chaque fois :au cimetière, là où le corps de l'amour de sa vie a été enterré.
Pendant des heures, il reste là, assis à côté de la pierre tombale de Roséanne. Il regarde les étoiles, il pleure, il se saoule parfois. Harry ne consomme que ce qui risque de le détruire : de la drogue, de l'alcool, de la cigarette. L'alcool déshydrate, on peut en mourir. La drogue gèle temporairement le cerveau, certaines substances peuvent ralentir le rythme cardiaque au point de l'arrêter ou le faire battre jusqu'à ce que la personne fasse une crise. La cigarette détruit les poumons, donne mauvaise haleine et fait pourrir les dents – ces dents que Roséanne aimait tant. En se détériorant comme il le fait, en ruinant tout ce qu'elle aimait chez lui, il se venge. C'est stupide car, d'une certaine façon, il fait tous ces efforts inutilement, mais il s'en fiche. Il se rebelle. Il espère que sa petite amie se matérialisera près de lui et fera... quelque chose. N'importe quoi. Qu'elle lui crie dessus, qu'elle le frappe de ses petits poings qu'elle ne sait pas plier correctement pour éviter de se blesser, qu'elle lui balance une taloche derrière la tête ou un oreiller en pleine figure, peu importe! Tant qu'elle revient. Tant qu'elle réapparaît devant lui. Tant que ça lui laisse quelques minutes avec elle.
Au bout du compte, ce qui blesse le plus, c'est l'absence. Le manque. Personne ne s'y attendait, c'est arrivé comme ça. En un claquement de doigt, elle n'était plus là. Elle était pourtant en bonne santé. Si elle avait eu le cancer, tout aurait été différent. Harry n'aurait pas été surpris. Il aurait pu lui dire au revoir, il aurait profité de sa compagnie au maximum, il serait resté avec elle toute la nuit, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne. Elle serait morte dans ses bras. Elle n'aurait pas été seule.
« Est-ce que t'as eu mal, Rose? Est-ce que c'était comme dans les films, est-ce que t'as vu la lumière au bout du tunnel? Si oui, t'aurais dû rebrousser chemin. Ton corps s'est-il engourdi? As-tu senti la vie te quitter? Est-ce que ta vie a défilé devant tes yeux, est-ce que tu m'as vu? As-tu pensé à tes parents, à Josh, à moi? As-tu pensé aux gens que tu laissais derrière, as-tu eu des regrets?, se demandait Harry, accroupi sur la tombe de Roséanne. J'y arriverai pas, Rose. J'ai pu d'avenir. Mon avenir s'est envolé en fumée quand t'as expiré ton dernier souffle. Notre appartement, notre chat et nos enfants, t'en fais quoi? J'en veux pas si c'est avec quelqu'un d'autre. C'est avec toi que j'en voulais mais, sans toi, ça a pu aucun sens. Pu rien fait du sens maintenant. À quoi bon continuer d'aller en cours? Tu seras pu là pour m'embrasser avant que j'y aille. Tu seras pu là pour me prendre dans tes bras en y sortant. Tu seras même pas à ma remise de diplôme! Au moins, ça me fait une raison pour pas y aller.... J'ai nulle part où aller. Tout me rappelle à quel point on était heureux tous les deux. Y reste plus que moi, parce que t'es partie. Je sais pu comment vivre sans toi. Oui, je l'ai fait avant de te rencontrer, mais... J'ai connu le bonheur avec toi, Rose. J'peux pu revenir à ma vie d'avant. J'le veux pas non plus. J'voulais être avec toi, pis toi, t'es morte. Comme ça, d'un coup, pouf. Tout était fini. J'pourrai jamais l'accepter. »
Même s'il essaie, même s'il y met du cœur, même s'il fait autant d'efforts qu'il le peut, il perd son temps. Rien ne sera plus comme avant. Harry ne pourra plus être heureux sans elle. À quoi bon vivre malheureux?
Harry a écrit une lettre. Quelques lignes, un « désolé », une lettre d'au revoir : celle qu'il avait espéré de la part de Roséanne.
Il se relève et sort le pistolet qu'il avait caché sous sa veste. Toute la journée, il l'avait eu sur lui. Sur le coup, il avait cru à l'idée de génie. Cette illumination s'est éteinte, il n'y croyait plus. Il n'y avait plus de solution pour Harry. Pourtant, ne dit-on pas que le suicide est l'espoir de ceux qui n'en ont plus?
Harry s'est décalé de quelques tombes : il ne voulait pas que les restes de son cerveau éclaboussent la tombe de Roséanne – il venait d'y mettre des fleurs. Après avoir déposé sa lettre sur la pierre tombale de son amour, il a pris l'arme. Le bout pointait vers lui, vers son crâne. Il l'a mis juste au-dessus de son oreille. Une grande inspiration plus tard, ses doigts appuyaient sur la gâchette. Le coup de feu, le bruit, les vibrations qui résonnent dans sa tête. L'étourdissement, la douleur, la noirceur. Le vide. Il est mort aussi vite que Roséanne.
Peut-on vraiment accepter l'inacceptable? Peut-on vraiment se résoudre à vivre lorsqu'on a tout perdu? Pour Harry, la réponse était « non ».
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Mille et une vies. [Imagines]
Teen FictionReccueil de plusieurs segments de vies de différents personnages dans des situations particulières. Parfois tristes, parfois romantiques, parfois violentes, ces histoires sauront peut-être vous émouvoir. Elles peuvent vous faire rire, elles peuvent...
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