Il est fort possible que le fantasme sexuel dépeint dans ce poème soit présent chez la plupart des femmes, mais les hommes ont de tous temps été si peu attentifs à la psychologie de leur amante, si brutes et hâtifs dans leurs emballements, qu'elles n'ont pas risqué d'en parler avec lui, y devinant une préparation nécessaire, préparation contradictoire avec l'empressement viril d'un acte sexuel souvent vite consommé.
Cet acte correspond à la fois à leur disposition passive et à la pensée d'une transgression en une forme d'atteinte douce – il y a de la victime dans la femme, et il serait à réfléchir si cette essence sexuelle, du moins cette récurrence, est à l'origine de sa tendance au sacrifice. Aussi, les femmes se regardent plus que les hommes commettre le sexe, elles ont besoin de dépraver ou d'accompagner leur image pour s'échauffer, elles aiment à se contempler et à s'avilir, elles s'incitent à des poses qui sont des affectations contribuant à leur excitation, et par exemple il n'est pas rare qu'au lit avec un amant seul elles se figurent prises par plusieurs hommes ou en d'autres lieux. Quant à l'homme, il est bien plus premier-degré, il aspire surtout à se satisfaire physiquement et ne s'efforce en gros qu'à se ménager le moyen d'y parvenir, il ne veut environ que de quoi jouir... oui, mais étant plus actif, peut-être la nécessité d'agir et son corps fatigué le détournent-ils de l'insouciance nécessaire, durant l'ébat, à imaginer des fictions. Les femmes ont toujours en quelque sorte tandis qu'elles écartent leurs jambes et n'ont qu'à artificialiser la montée de leur plaisir, la nature et le temps d'envisager cette inversion délicieusement perverse, cette invasion de toute leur anatomie, qui présente dans leur esprit le caractère de viol-consenti dont j'ai parlé ailleurs, et qui réalise leur réification affolante et la curiosité de sensations dont elles devinent un subtil agrément, façon de poussée et de remplissage fondamentale chez elles à la sexualité. Cependant, elles ne proposent guère cette exploration à l'amant malgré leur envie, et peut-être se contentent d'en essayer seules quelque ersatz, à l'abri des attentats durs qu'elles pourraient regretter, alors que la pensée solitaire dans la masturbation transfigure toujours un peu le fait réel.
Ce qui les inquiète sans nul doute, c'est la rigueur anatomique, l'ouverture progressif de la membrane, l'instance rustaude et compliquée, et l'inexpérience où cette situation fait craindre des douleurs qu'elles ne voudraient pas continuer. Lorsque le mâle est en rut, elles savent qu'il ne se contrôle guère, qu'il ne s'arrête pas facilement, qu'il devient bestial et lourd, que l'inertie qui l'anime est mal arrêtable, qu'il veut notamment assouvir son plaisir et aussitôt branler : ces perspectives sont de nature à attenter à la satisfaction probablement très sensible d'une femme en une telle circonstance, telle qu'elle l'anticipe. C'est sans compter sur la négociation préalable de ces pratiques, les expression et contractualisation qui ont quelque chose d'assez froidement rebutant, le calcul, l'anticipation, les hypothèses, qu'il faudrait expliciter avec une prévoyance délicate, avec une gêne pudique, avec honte en cette vie civile d'avant coït où l'aveu du désir pourrait prêter à rire et où l'homme pourrait en déduire des ridicules mêmes tus, inférioriser la femme, rapporter des impudeurs. Puis augurer la réalisation hésitante, peur et arrêts probables, requêtes et précisions, tout ce domaine du guidage de l'homme assez impropre à la spontanéité envoûtante du sexe : il faudrait sans cesse l'éduquer au lieu de s'abandonner à lui, c'est-à-dire ordonner et être active, donc se sentir moins femme, peut-être même réprimander. Or, la femme veut primordialement être prise, elle a donc des scrupules et de l'incommodité à indiquer ses volontés et ses progrès, et en dépit des sensualités qu'elle sait inspirer par ses vœux, elle redoute l'échec, culpabilise d'une possible incapacité, il lui déplaît que l'homme attende sa disponibilité et ne se défoule pas ; or, ce qu'il faut ici accomplir est typiquement une sexualité de précaution. L'orifice et la queue sont en disproportion manifeste, la pénétration suppose une abondante lubrification et une ouverture lente, qui sait si l'amant ne s'impatientera pas et si, dès l'entrée, il n'aura pas l'indélicatesse incontrôlée de pousser fort au lieu de s'insinuer régulièrement et tendrement ? Là se situe toute une gamme d'imprévisibilités potentiellement traumatisantes et frustrantes qui ne peuvent se traverser qu'avec la confiance en un amant à la fois extrêmement compréhensible, d'une psychologie constamment sensible, et d'une indéfectible ardeur. C'est un homme qui doit sans cesse à la fois bander et se contenir – spécimen rare.
C'est pour cela, je pense, que la plupart des femmes, y songeant, préfèrent certainement se figurer des fantasmes où cette pratique vient d'elle-même, graduellement, dans la chaleur et les moiteurs naturelles de corps transpirants, et dans la démesure inattendue où le désir de cette autre pénétration naît mutuellement comme d'une coïncidence et d'une synergie, ainsi que mon poème le raconte – l'homme l'y prend sans l'avoir prévu, il y glisse, elle n'a fait que l'y inciter dans l'instant. Seulement, personne en réalité ne tente, car il réside dans l'idée et le terme même de « tentative » quelque chose de neutre et de décevant : expliquer les conditions de la sodomie, c'est déjà s'en soucier et la regretter, c'est passer la sexualité du plan ardent au plan programmé, c'est briser un élan qui est l'apanage de la bonne baise. Si une femme peut sans mal donner des ordres à l'amant, c'est toujours à condition que ces injonctions soient simples et ne nuisent pas à l'entraînement des saillies et des prises auquel ils sont habitués, qu'en somme ces initiatives ne changent rien aux conditions mentales qui les conservent dans une certaine aisance intérieure et réciproque : ainsi peut-elle réclamer même inopinément des rythmes alternatifs, des brutalités faciles, des baisers âpres et même des atteintes insidieuses tant que ces exhortations s'inscrivent en la continuité des usages et des mentalités du couple, mais il est une limite à ces consignes, c'est la complexité d'actes imprévisibles où l'amant pourrait ne pas comprendre le refus ou le besoin d'une pause, tout commandement dont l'excès d'inédit suppose un risque de mésentente, une réflexion, donc une « descente » et un embarras. J'ai déjà exprimé comme la sexualité est foncièrement constituée de consentement, en dépit des affectations de résistance et de coups qui prolongent le fantasme mutuel et en dépit des préjugés qui font toujours trop de l'homme un violeur, et j'ai signifié comme le moindre heurt réel frustre les plaisirs et les chaleurs, au point que les amants en pourraient pleurer s'ils témoignaient d'un mal ou s'ils en réalisaient, et si un partenaire exigeait d'arrêter. Il faut à tout prix empêcher la sortie des ardeurs et prévenir le renoncement, et, pour cela, tâcher de comprendre profondément le désir et la sensation de l'autre.
C'est en quoi, si l'amant était d'une humanité supérieure, il pourrait obtenir de l'amante presque tout ce qu'il souhaite, rien qu'en la rassurant sur le moyen d'y parvenir, en démontrant qu'il reste éveillé à tout ce qu'elle endure et au respect de sa volonté, et qu'il s'assure sans cesse de la montée de son plaisir : le défaut d'audace d'une femme réside presque tout entier dans la défaillance psychologique de son amant. Il le sait d'ailleurs au préalable de n'importe quelle relation sexuelle en ce que le désir qu'il inspire conditionne la facilité de son entrée en elle, mais il peut l'oublier dans beaucoup de détails, comme cela arrive souvent, et je ne me fais pas d'illusion sur sa finesse, et vraisemblablement elle non plus, en sorte que, passé ce dont elle a l'habitude, elle en demeure à son fantasme, ne se prépare guère à sa réalisation, ne lui en révèle que des soupçons presque en manière de théorie, et ne lui en demande pas une application, dans l'ignorance d'un effet qu'elle peut ne pas goûter et d'une frustration qu'elle pourrait imposer : elle reste ainsi timorée parce qu'il est encore trop médiocre, en dépit de sa vigueur et de son athlétisme peut-être, car il lui manque la mentalité de la compassion.
