Prosaïque - making of

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Toute la prose semble essayer du côté de la réalité, toute la poésie du côté du mensonge. Celle-ci est décidément « tarte », du « tout-cuit », a macéré durant trop de siècles dans le « jus » de l'immatériel. On fait de la poésie comme l'absinthe, en distillant fort des mélanges d'herbes qu'on appelle « étoile » et « angélique », à tant de degrés pour n'en sentir plus aucun ingrédient, et le produit tend à corrompre le jugement, à rendre fou et à pâmer les femmes. Le poème est une recette, la condition de son succès est que ça n'évoque rien de vivant et que ça exhale en permanence un insaisissable parfum d'éther dont la propriété primordiale est de ne ressembler à rien de concret. Alcool et poésie ont en commun une longue préparation qui transforme et dénature leur source, ainsi que leur presque absence dans la composition de la vie (inférieure à 0,001%).

Moi, on ne croirait pas que je versifie : les ruts rimés ne paraissent pas plausibles, on ne sait pas qu'on peut rapporter l'orgasme en alexandrin, il paraît nécessaire qu'un sonnet n'exalte qu'un amour que personne ne constate. C'est ce qui a fini par exaspérer les gens avec la poésie ainsi qu'avec le théâtre : tout le monde prétend les aimer mais nul n'en lit, parce qu'en ce siècle, si cette fioriture-du-faux, du plaqué-or, du surfait, flatte par périodes les amateurs de la Grande Culture, le plus souvent on a mieux à faire que s'attarder sur du vide. Chacun travaille, il y a des affaires à gérer, on doit se mettre à l'œuvre, et je suis trop attaché à l'activité pour vanter des oisifs verbeux. Le cerveau, après tout, n'est pas un organe-outil pour patienter en traversant des idées inapplicables, il n'est pas de quoi s'amuser à appréhender longuement le rien, il n'a pas pour fonction d'extrapoler des paradoxes, et moi, poète, je comprends qu'on préfère de loin se masturber physiquement plutôt que s'acharner une couple d'heures sur un livre qui ne fait que de l'abstraction et dont on ne tire rien de pratique. L'encéphale me paraît singulièrement désœuvré et synthétique quand il en vient à décortiquer des énigmes.

Je suis prosaïque, certes. Je tiens à l'utilité des textes. La vie et le temps sont trop courts pour attendre de profiter et de jouir : il faut, selon moi, que la littérature ranime le lecteur et lui apporte un supplément d'existence, ou qu'elle disparaisse comme superfétation. J'ai déjà assez démontré, je crois, et par l'exemple, que des pages peuvent servir ; je ne veux plus excuser les pâles mentalités d'université et d'agrégation, celles qui ne s'« agrègent » à aucun fait et dont le fonctionnement est le contraire d'« universel ». Elles s'ennuient et posent pour parangon de Lettres leur langueur appliquée et distinguée. Qu'elles s'y tiennent, n'importe : je tiens autant à leur liberté qu'à la lucidité qu'elles ont égarée. Mais que ces adorateurs d'irréel n'infectent personne, ne convertissent personne à leur mauvaise santé : blancs et maigres comme des filets de morue, ils ont rejeté la Vitalité, ce sont les végétariens claustrés d'un vaste domaine d'ébats où l'on peut manger à profusion : dommage attitude d'allergie. Ils se sont écartés de la vie, et, comme des ascètes, leur ultime puissance et d'espérer impressionner par l'aberrante corruption qui anime une sorte d'emphase. Avec eux, c'est toujours, humbles ou ésotériques : « J'Aime. Je suis l'Interprète. Le Sacré m'habite. » Ils ont tout l'air neurasthéniques, mais il ne leur suffit pas d'être les seuls ; ils veulent, du moins, passer pour des exemples, parce qu'ils ont tellement pris l'habitude d'être malades qu'ils ont fini par y trouver une singularité et un réconfort. On ne peut pas mieux lire qu'eux, puisqu'ils sont au summum de... leur délirium hypoglycémique !

Chaque recueil poétique que j'essaie aujourd'hui de lire, je le termine prématurément : quelques pages attentivement considérées, de moins en moins (une trentaine la dernière fois), de quoi se fonder une juste représentation de la direction, de la philosophie, de la métaphysique de l'ouvrage, toutes les autres pages seront logiquement inutiles, le livre entier étant circonscrit dans cette respiration-par-œil, dans ce souffle-d'épate, dans cette aérienne-figure-d'inspiré, qui caractérisent et rassemblent toutes ces amabilités futiles et diversement semblables. Une page après une autre, recueil après recueil : un air-de-famille, un soupçon d'évaporation, la manie de s'exprimer en vain et en complexités pour affecter une profondeur à laquelle renvoie un certain mysticisme supposé.

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant