Mauvais-goût - making of

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On me suppose vaniteux parce que j'ai de l'orgueil, cet « orgueil » contemporain qui consiste seulement à ne pas dénigrer ses qualités, c'est pourquoi on ne soupçonne pas que je me sais une fort malaimable personne, par quoi j'entends qu'on ne peut guère m'aimer. Et c'est même, selon moi, un peu davantage qu'on ne doit pas m'aimer, du moins si l'on a du goût.

Je connais mes vertus et les prise logiquement, donc je les entretiens – je ne suis pas un être-de-hasard –, alors on devrait supposer que je m'aime ; seulement, j'admets ces vertus mâles tandis que mon amour ne va qu'au féminin. Comment penserais-je alors qu'une femme peut m'aimer ? Ce m'est une conception absurde, je suis incapable de déplacer mon esprit jusque là, je me sens foncièrement inapte à me figurer par quoi une femme dirigerait en moi de l'amour, parce qu'une femme comme moi, je crois que je ne l'aimerais pas : je la trouverais beaucoup trop neutre et trop virile.

Examinons.

Je me considère comme Nietzsche une fatalité : il fallait que je fusse comme je suis, car je n'estime que le travail en l'homme, j'y ai tendu et persévéré de toute ma faculté, de tout mon perfectionnement, de toute ma volonté. J'ai voulu me fonder sur un modèle d'homme, j'ai voulu être l'Homme – l'idée que je m'en fais. En me construisant ainsi, j'ai aspiré non pas à m'aimer, mais à me respecter ; j'ai atteint à ma dignité et à mon intégrité : il existe pour moi une grande différence entre être honorable et être aimable. Je n'ai pas tenté de me faire aimer ni de m'aimer moi-même : j'ai tâché avec ardeur d'être le plus conforme à mon devoir. J'écarte toujours de perspective la vision de moi-même en objet d'amour : non que je me déteste ou m'indiffère, mais je ne m'aime pas au sens où je ne me sens aucun intérêt à estimer si et comment je puis inspirer de l'amour. Cette considération m'est extérieure, je ne l'appréhende guère. Je ne sais pas ce que signifie avoir de l'amour pour soi ; tout ce que je sens, c'est que si je me côtoyais, je me tiendrais pour un homme-fait.

C'est toute la distinction entre être masculin et être humain.

Même, puisque je me trouve mâle, comment m'en aimerais-je ? Ce caractère est plutôt à me dégoûter de moi-même, qui n'aime que la féminité. Me voir pour aimé me répugne assez, comme l'hétérosexuel n'envisage pas facilement l'amour homosexuel. Si je me juge en matière de goût, je ne puis beaucoup m'extirper de ce qui me plaît chez une autre. S'est-on déjà examiné en songeant : « À sa place, je crois que cela m'attirerait ? » C'est alors une spéculation ridicule et probablement une vanité. Quand je regarde mon sexe ou mon œuvre, cela m'éloigne d'amour, ça n'attire chez moi aucune espèce d'affection, et je perçois cela tel que c'est, tel que ça n'aurait pas pu être autrement, tel que j'y aie été condamné. Je vise le progrès dans l'existence non au titre de mon amour-propre mais à celui de mon respect-propre. Si j'agis et pense d'une façon pour moi respectable, ce n'est pas de quoi me rendre amoureux de moi-même ; tout au plus, je réussis à ne pas me mépriser, j'ai de l'estime pour mes efforts, je me sais probe et sûr. C'est le seul confort que j'ai acquis : savoir que je fais mon maximum, ou peu s'en faut, et utiliser cette sensation comme seuil, comme limite inférieure, comme accompli : « Au moins, j'ai fait cela. »

En particulier, je n'ai pas d'envie, encore moins de passion, pour une femme d'un tel labeur : c'est trop. Mon œuvre procède pour moi d'une vertu masculine – qu'importe si c'est une représentation –, je ne parviens pas à aimer la puissance chez la femme. J'y devinerais mon excès général et minutieux, le développement endurci de mon caractère, l'insoutenable altitude de mes prétentions, tout ce qui fait de moi un anti-Contemporain, certes racé mais pénible en sa perpétuelle et presque insatiable exigence. Je ne m'accepte que parce que je me sens être un destin, non au sens d'avoir un futur mais être déjà le futur nécessaire et construit de ce que j'ai vécu, parce que je n'envisage pas une inflexion à ce que j'ai été, parce que tout m'a conduit à donner mon meilleur jusqu'à atteindre l'idiosyncrasie où je suis ; mais je ne prétends pas qu'une femme telle que moi, qu'une femme qui me ressemblerait, susciterait mon désir.

Ce doit être difficile à vivre, une femme comme ça, c'est-à-dire un homme comme moi. J'en ai conscience, mais j'en ai conscience comme un être masculin : qui sait ce qu'une femme, elle, peut penser d'un homme comme moi ?

Une femme comme moi serait peu de réjouissances pour quelqu'un qui travaille autant que moi.

Remarquez, je n'ai pas rencontré une femme qui m'ait donné des réjouissances durables, qui ait su alléger mon sentiment de peine, ni qui ne m'ait pas fourni, en définitive, du travail en plus en particulier pour des tâches sans hauteur : une femme déprise de travail assurément ne peut non plus me convenir, puisqu'elle tendrait à vouloir me détourner de mon œuvre. C'est un paradoxe insurmontable, une aporie à l'amour entre une femme et moi : je ne pourrais l'aimer de rivaliser de travail et de m'être ainsi masculine, mais elle ne peut m'aimer si elle ne vit que de récréation parce qu'elle exigera que je m'extirpe pour elle de mon travail.

C'est a priori sans issue.

Je ne blâme pas quelque « nature » des femmes, et je ne présume pas qu'une femme soit destinée à assister les hommes dans leurs tentatives de mérite ; je ne suggère pas non plus que les hommes sont autrement qu'elles lorsque par exception ils font un couple avec des femmes de besogne : je ne fais que rapporter que je sens et veux dans l'amour, l'intention d'un certain soulagement plutôt que d'une obligation, c'est pourquoi je ne tiens pas à ce qu'une femme me ressemble, à moins qu'en plus d'être intrinsèquement studieuse comme je suis elle soit emplie comme moi de la conception selon laquelle l'amour est un supplément qui doit éviter d'obliger l'autre à un labeur dérisoire. Or, je crois pouvoir affirmer qu'une telle femme, qu'un tel homme, est rare et presque impossible.

L'amour doit servir à rendre l'existence plus douce. Je n'en ai pas besoin, autrement. Je n'en ai pas le temps. J'en ai comme perdu le fonds. C'est contraire à ce que je suis aujourd'hui tel que je me sens plus actif et plus estimable en tant qu'homme.

Et quand je me vois et que j'imagine une femme pencher sur moi une attention tendre et un regard bon, j'en suis au point où cela me semble un vice, vraiment un vice, au point où je le conçois comme une aberration et une monstruosité, au point où j'y présume une faiblesse ou une tache, une anormalité et une aliénation, et je songe bientôt à ce qu'il peut y avoir de déformé et de malade chez une femme pour aimer ça – j'écris ceci sincèrement et sans pavane. Ce m'est vraiment un trouble : il me semble bien que la figuration réaliste d'une psychologie d'amante à un War me gêne –, et je songe aussitôt, l'esprit méfiant, et avec une moue :

« Quelle créature assez dénaturée de la vie pourrait aimer la statue que je représente ? »

Il me vient un soupçon, presque un dégoût : j'aurais envie d'insulter une femme attachée valétudinairement à ce rocher imprenable, comme on dénigre l'amante du prisonnier ou de son agresseur parce qu'elle paraît ne vouloir que s'infliger du malheur. Sans plaisanter : son regard attendri me ferait poindre un mépris, et j'aurais comme un frisson à la sentir touchée – je crois que sa chaleur me ferait un froid-dans-le-dos, que je ne parviendrais jamais tout à fait à croire qu'il ne réside pas là-dedans quelque stratagème ou quelque erreur-sur-la-personne.

Me viendrait en substance cette pensée inexprimée : « Que veux-tu, fille déraisonnable en quête de frustration, qui me regarde avec cet amour ? Qui t'as mise sur cette sale piste, quel mauvais raisonnement ? Quel malheur cherches-tu ? Pourquoi ne pas guérir cette toxicité chez un docteur salubre ? Apprends-donc à aimer ce qui profite ! Tu me fais peur autant que le ferait un homme adorant, vénérant des falaises : quelle maniaque ! Tu dois avoir quelque part l'esprit contrefait, le tempérament biaisé, la vision coutournée et floue, même si ça ne se perçoit pas. Ô Quasimodo de l'amour ! »

Une résistance, je pense, poindrait en moi, chaque fois ou régulièrement, aux signes de ces douceurs, je n'en profiterais pas totalement, j'en tirerais une méfiance, j'y serais sceptique. J'attendrais toujours en loin son réveil. Je n'y croirais guère :

« Une folle change vite d'avis et de sentiments ; or n'est-elle pas dérangée, celle dont l'amour se tourne vers moi ? »

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant