Pour mes funérailles - making of

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Je ne crois pas suffisamment en l'initiative chez mon Contemporain pour présumer qu'à ma mort l'un d'eux fera mon éloge funèbre, en un texte sincère et émouvant, en un discours qui ne serait pas compassé et applicable à beaucoup d'autres que moi. Si ce texte existerât (je tâche à placer mon subjonctif futur), je n'ai pas de raison de soupçonner qu'il serait plus que convenu et surtout emprunté à un recueil de modèles d'oraisons. Non que je méprise mon entourage au point de me le figurer d'une imbécillité improductive, mais nul ne me connaît, d'ailleurs nul ne tient à moi, et si quelqu'un était tenté, ne serait-ce que par usage, d'exprimer publiquement son sentiment d'attachement et celui de ma perte, il n'est pas écrivain et, compte tenu des livres que je vends (chiffre qui confine au zéro), je suis déjà, vu d'ici, à peu près certain qu'il ne m'a pas lu.

Sans doute trouvera-t-on qu'il est immodeste d'anticiper ses louanges et de célébrer son propre manque que sa disparition laisserait ; mais à vrai dire, je ne me soucie pas de cérémonie, je ne me place même pas dans la position de quelqu'un qui existe, et j'ai toujours voulu être enterré sans autorisation dans le jardin comme le chien, sans personne pour savoir ce que j'ai fait, sans pleurs, sans regret, n'ayant environ pas compté – c'est bien le cas, et je préfère cela à l'hypocrisie des pleureuses remises le lendemain des funérailles. Simplement un voisin, un jour, trouverait qu'il fait longtemps qu'il n'a pas croisé Mr War, et à force de curiosité il apprendrait que je suis mort il y a deux ou trois ans, ce qui lui ferait un événement, et lui donnerait matière à conversation ainsi que de la fierté à informer sa femme. La raison essentielle de ce poème est que je m'intéresse à toute espèce d'incarnations extérieures, et que j'ai cru que l'exercice serait fécond consistant à ma mettre à la place d'une femme qui aurait eu pour moi de l'amour. Non que cette femme existe, mais j'ai assez d'imagination, avec mon fantasme de Muse, pour me la figurer et compatir à son chagrin en m'efforçant de retranscrire son élégie intérieure.

C'est joli comme une pièce de littérature, voilà tout. Et c'est peut-être plus honnête et plus artistique que tout ce qu'une personne réelle serait susceptible de déclarer à mon décès.

On peut aussi avoir de l'empathie pour des êtres de fiction, autrement il n'y aurait pas de roman, ni de théâtre, ni de beaucoup d'autres genres. Ce n'est point même tenir à moi, ni me sentir de l'importance, ni me croire indispensable, que d'exposer la tristesse qu'il y aurait, si quelqu'un m'aimait, à éprouver ma perte. Je ne prétends pas mériter absolument ce poème, et l'on sait que mon orgueil n'est fondé que sur une supériorité relative rapportée à la médiocrité commune. J'aimerais que les hommes présents fussent plus hauts pour pouvoir m'humilier par le contraste des meilleurs, mais comme je suis toujours véridique, je ne consens pas à fabriquer des idoles-petites, à sublimer un réchaud en étoile ; par conséquent, je reste l'un des plus élevés, fût-ce parce que je ne m'enterre pas comme la majorité, fût-ce parce que les autres sont nuls. On constatera ainsi que mon éloge n'est pas héroïque ou épique : il ne consiste qu'à relater que, pour une personne particulière et hypothétique, mon trépas serait un provisoire étranglement et confinerait immédiatement à quelque absurde et douloureuse réclusion.

On peut bien se consoler au moins de ne compter pour personne par la figuration que son trépas cause honnêtement une tristesse à quelqu'un de bien...

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