Il existe dans les mots et les phrases une propriété sympathique capable de transporter hors de raison et de donner de l'agitation, que ce soit en faveur du Bien ou contre lui, sans une distinction distanciée, par impression persuasive ne transportant que la vertu de l'acte terrible. Évocations, sons, rythmes, figures, produisent des effets de nature presque instinctive, tels des aiguillons auto-justificateurs où l'on croit sentir la morale absolue par stimuli immédiats ; ils sont des moyens de parvenir à un résultat émotionnel par juxtapositions et par emphases. Tout le langage est ainsi intrinsèquement lié aux « nerfs » : en usant de suggestions rattachées à un système de valeur que le destinataire croit foncier et irrévocable, on peut insuffler en sa volonté et en ses membres une force qui prend la légitimité-même pour prétexte et qu'en cela on n'arrête pas facilement.
Ces procédés confineraient à une science si l'on s'y employait méthodiquement, si l'on testait systématiquement ses procédés par composition et par étude, mais c'est ce que chez nous l'absence d'écrivains professionnels empêche d'établir, peut-être heureusement. En particulier, la colère et la haine – comme l'amour dont on fit l'utilisation galvaudée de racole qu'on sait ou plutôt dont on ne s'aperçoit même plus, emportant le Contemporain par mièvrerie unanime et omnipotente, et pour lequel, sans connaître ses motifs, il serait disposé à se battre s'il le croyait en péril –, ces sentiments brutaux si endormis dans la société policée et pourtant si nécessaires à rappeler les fibres naturelles d'où chacun provient, ces références de la puissance active, ces racines fondamentales qu'il faudrait toujours se rappeler, m'intéressent fort : j'en appelle à leur résurrection, du moins à leur potentialité, à la possibilité à présent compromise de leur sursaut – le poème afférent à cet article est un essai pour réveiller le drogué Contemporain que le confort antalgique a profondément abruti. Je doute que beaucoup d'auteurs, devenus trop complaisants et trop négligents, se livrent encore à de pareilles tentatives de style.
« L'adrénaline » servirait à contrecarrer l'anesthésique trop souvent consommé. À force d'user de mots creux, indolents, anodins, inoffensifs, on a perdu le sens de la pointe qui faisait le stimulant du langage. L'épinéphrine doit supplanter, du moins compenser, le midazolam en littérature.
J'ai remarqué que certaines musiques induisent et provoquent une humeur belliqueuse, parmi la vaste gamme d'humeurs que les musiques produisent : tout gouvernement autoritaire tendra à prohiber de ses manifestations-de-rue des airs comme « Mosh » d'Eminem ou « They don't care about us » de Jackson. Durant la lutte pour les Droits civiques américains des années 50 et 60, on chantait le quiet et spirituel « We shall overcome » lors des marches de Luther King ainsi que des blues, gospels et souls, plutôt que des rocks engagés et furieux qui eussent mieux conduit aux émeutes de Harlem qu'au prix Nobel de la paix : on sait que la grande manifestation de 63 à Washington, celle achevée au Lincoln Memorial par le discours « I have a dream », ne fut permise par Kennedy qu'à condition de ne pas véhiculer un message trop violent, et il ne fait aucun de doute que ces chants douceâtres et pacifiques aidèrent à refroidir le mouvement noir en une variété de fervent fatalisme, ce que sut dénoncer Malcolm X aussitôt.
J'aimerais éveiller l'énergie par la magie ensorcelante des mots, soulever des neutralités habituelles et proprettes, mobiliser des ressources actives, intransigeantes et fières, exciter à la dureté qui incombe à des êtres que la résignation n'a pas dépouillés, faire ainsi admettre que la violence doit justement répondre à la violence, surtout si le révolté est faible, opprimé depuis longtemps, et a enduré en grande disproportion de ces oppresseurs. J'aimerais l'innerver d'une conscience profonde, sourde et nerveuse, fusant en ses doigts comme une crampe à réduire par la contraction, qu'aucun texte opposé, qu'aucune injonction d'autorité, qu'aucune menace ou moralité, ne pourrait annuler. Je crois qu'une note, vibrante et presque invincible, humaine et universelle et pourtant circonstancielle aux mœurs où l'on vit, peut faire vibrer toute sensibilité éteinte si elle est actionnée en quantité parfaite, exactement dosée, stœchiométriquement. Ce n'est qu'alors que le sujet s'exaltera de la gangue d'inertie et de médiocrité centripète où il est emprisonné par des mots d'artifice, surgissant soudain en jaillissement heureux, se réjouissant de la cessation de sa paralysie en une triomphante vitalité de muscle et de cris exprimés, soulagé d'étanchement et de profusion, catharsis débordante qui est peut-être injuste, mais la frustration a assez duré, un millénaire de monarchie méprisante justifie l'excès d'une courte décennie de Révolution. J'aimerais le sortir, par une parole de prophète incitant à participer aux miracles, de sa contention-d'être, et en grand ébrouement faire de lui un individu qui compte, un individu engagé dans sa certitude, un individu incarnant pleinement ses valeurs, dont la mort a du sens, dont le sacrifice a du sens, dont la mémoire a du sens, individu de célébration pour tout individu en acte et pour tout acte d'héroïsme qui ne se tient pas veulement entre les bornes étroites et mornes du licite. J'aimerais le faire revenir aux valeurs chaudes, fauves, défoulées, invoquer la Puissance, en appeler à l'Homme pour tous se passionnent enfin à une œuvre, fût-ce la dernière.
Sollicité, suscité, invoqué par les mots : un bel incendie plutôt que cette ère glaciaire !
Recouvrer l'Homme en l'homme contemporain, par le Verbe au commencement duquel, dit-on, tout est né.
Déclarer et faire entendre :
Il est temps. Il n'y aura rien, plus personne, sans ce combat. La guerre est bonne, mourez pour la bataille, offrez la vie à une œuvre, devenez votre mission. Soyez enfin libre et intègre, suprême cohérence qui enorgueillit et qui anoblit. Pensez à la dignité directrice. Il n'y a pas de choix : c'est être ou disparaître, on s'anéantit chaque jour davantage de croire en ce dont on ne témoigne pas. Soyez : vous étiez et seriez morts de toute façon, c'est maintenant que vous allez vivre, maintenant que vous allez vous épanouir d'existence même si ça ne dure que le temps de mourir. Il n'y a rien que vous puissiez faire de mieux que mettre en garde d'abord, et, dès qu'on vous méprise, défendre votre identité, appliquer la menace saine. On a assez prévenu, objurgué, sommé ! il est l'heure de s'y référer et d'agir. On n'est rien d'autre que ce qu'on défend : si vos idées tombent, submergés par des dédains silencieux, vous avez abdiqué, vous n'êtes rien. C'est le dernier jour, la dernière heure, le dernier instant, toujours et plus qu'à n'importe quel moment. Assez averti, assez exprimé la pitié avec les reports, il est temps de se souvenir de la jouissance des armes égalisatrices et des violences justes : pas de quartier, plus de mots ! Mais du sang ! Des heurts ! De la destruction ! Jusqu'à la fin. Pour nos enfants s'ils en veulent, la langueur et la béatitude : pas pour nous qui voulons rebâtir !
... Il y faudra une science méticuleuse de l'envolée et de la symbiose que la rationalité ne peut réaliser, la raison ne proposant que théorie déconnectée : il faudrait, en substance, mettre de l'impulsion dans les mains du présent.
