L'Homme seul - making of

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J'ignore si je serai insensible, opiniâtre et irrécupérable de ne pas tirer scrupules de tous ceux qui m'auront déserté, amis, femmes, enfants. D'aucuns jugeront que c'est à cause de mon caractère et de mes idées, et qu'il doit y avoir quelque chose de vicié en un homme que chacun réprouve, dont tous se détournent, et qui n'en tire nulle remise en question, homme qui ne peut conserver une affection et répugnant à tout le monde, et que ce ne peut être que par obstination et bonne-conscience qu'il continue de s'admettre irréprochable sans pourtant garder personne. J'ai assurément des défauts parmi lesquels la persévérance n'est pas le moindre, et je ne tiens pas tant à mon estime que je me sente exempt de reproches ; cependant je suis cohérent, loyal, prévisible ; je suis d'une constance rare, personne ne m'a réfuté ces attributs, et si c'est bien honnêtement qu'on m'en veut, ce ne peut être que pour n'avoir pas changé quand on espérait que je deviendrais autre.

C'est ce qui me soulage de regret, me libère, me préserve d'angoisse : mon travail et ma rectitude m'aliènent mes proches, mais ce sont mes vertus initiales, je suis demeuré ouvert, sauf à l'incitation d'accomplir moins de besogne ou d'être moins droit. On n'aurait seulement pas dû me prendre en supposant que je quitterais cette « noblesse », comme on ambitionne en secret de renier ou d'altérer les qualités essentielles de quelqu'un pour le modeler à sa préférence. Je n'ai pas failli, j'ai persisté, je me suis perfectionné selon un modèle assez explicite dès le départ, et tant pis si cela m'a privé d'entourage, tant pis si j'étais incompatible, puisque sans avoir versé dans l'asocial c'est par mes vertus que j'ai déplu. De toute façon, je n'aurais pas aimé être aimé pour ce que je ne suis pas, je veux dire : pour ce à quoi je ne tends pas.

Je serai seul, mais seul avec moi-même au lieu de désespérer d'être vide ou suborné en compagnie – je serai seul mais avec moi. Mon intégrité, c'est aussi mon environnement : on est toujours entouré de ce qu'on est, parce que tout ce dont on témoigne porte la marque du prisme de nos visions. J'aime le monde désaffecté au sein duquel j'existe, non parce qu'il est dépeuplé, mais parce qu'il est inondé d'une conscience claire, complexe et délicate : la mienne – ce n'en fait peut-être qu'une, c'en est quand même au moins une, il y a quelqu'un de fiable et c'est moi. Je ne me soucie pas de ce que j'aurais dû faire pour garder des relations, devinant qu'il m'aurait fallu être autre, pas seulement rendre des efforts pour agréer – croit-on bien, après l'œuvre que je produis, qu'une partie de jeu ou qu'une simple politesse m'auraient coûté et découragé ? Est-ce qu'on suppose que c'est par paresse que j'aurais renoncé à me rendre aimable ? Allons !

Il n'y aura plus personne à l'entour, et je n'en serai ni mieux ni plus mal. Sans inconfort de plus, encore à l'aise de compter sur moi, justifiant avec recul mes entreprises, mon dos restera roide, mon menton levé, mes regards curieux et perçants, mon esprit perspicace : je n'aurai pas pris l'usage de les courber, ma démarche restera authentique, j'aurai consenti à la plupart des influences que j'aurai adoptées. Non que j'aurai tenu à me faire détester, non que j'aurai visé la solitude, c'est une conséquence et non un but, c'est faute de convenir à des mœurs qu'on ne m'aura pas accepté : or, pourquoi me serais-je imposé ? pourquoi aurais-je insisté ? je m'en serais rendu plus désagréable, sans doute. Mon indépendance intempestive m'aura coûté leur sympathie : ils ne m'auront pas compris quand je les aurai compris plus qu'eux-mêmes, je leur aurai révélé à leur propre regard ce qu'ils ne se sont jamais explorés s'ils m'auront lu. Au moins n'aurai-je pas démérité, car c'est surtout d'être unique qui m'aura empêché d'être soluble, et je n'ai pas tenu par vanité à être meilleur, ni contribué à mon éviction. J'ai marché seul sur un sentier difficile que j'ai dû défricher : ce n'était pas la voie dégagée par laquelle on prouve son appartenance et son adhésion à l'humanité ; c'est notablement pourquoi j'ai déplu.

Certes, je n'ai rien fait non plus pour retenir, ce que j'aurais estimé déplacé : je préfère la liberté des autres à leur proximité. Même, poussant toujours comme la branche, j'aurai permis qu'on me déshéritât ; c'est presque, à y bien réfléchir, le sens de ma vie, et comme une destinée.

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant