Puisque ça te touche - making of

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Le problème avec le dithyrambe est son systématique excès. Peu d'éloges aux femmes furent justes, encore moins à la femme aimée ; toutes les perfections de caractère et de forme, si hyperboliques et improbables, si invraisemblables, vantées dans la littérature, servirent des desseins racoleurs ; partant, on ne peut s'y fier, ce ne sont pas des documents, ce ne sont que figures, sans même parler de figures-imposées, ayant institué et perpétué à force le mensonge- de-Lettres. En particulier en poésie, la plupart de ces compliments sont aussi sincères que des madrigaux ! Dire du bien de quelqu'un, lui en adresser le message, c'est se livrer à un exercice de pur style : il n'existe pas de louange qui n'ait tourné en flatterie, quel qu'ait été son but, tout particulièrement chez nous. C'est l'apanage français de la littérature de vanité, de la littérature de parure, de la littérature de compromission. Ce fut et c'est l'exemple caractéristique de ce qui tue la nécessité dans la littérature, nécessité d'écrire et de lire, nécessité de faire de la littérature plus qu'une décoration valorisante. Cette littérature ne fait que créer des effets mensongers et qu'induire une émotion factice. L'auteur s'efforce à chaque fois de se sentir bon et de confondre son sujet en gratitude, rien qu'en mentant généreusement, comme il est d'usage. Exemple abject et déplorable pour tout esprit de véracité : Bossuet fut le plus nul des littérateurs c'est-à-dire non le moins capable de style (au contraire) mais le plus nuisible à la littérature de vérité.

C'est pourquoi, si l'on voulait dire du bien d'une personne qu'on aime, si l'on estimait cette personne aussi intelligente que soi et si l'on craignait qu'elle fût consciente ainsi que nous de la tournure captieuse des hommages, il faudrait, tout en la décrivant réellement, ne pas hésiter à dire du mal d'elle, un mal réel, afin qu'on ne pût croire que la pièce n'est faite qu'à l'imitation de morceaux spécieux. Ceci constituerait une conjuration capitale, compte tenu de l'abondance d'emprunts fallacieux dans ce genre stéréotypé et usé.

Et de manière générale, plus un thème est susceptible de toucher par l'expression d'une morale préjugée ou conditionnée, plus on doit se garder d'utiliser les formes-clichés de ce qui s'est mué en genre littéraire, en codes et en poncifs. Dès qu'un lecteur est sensible surtout à des connotations et à des amalgames, à des inférences issues de la culture-même, à des suggestions qui ne dépendent pas tant du texte que du contexte, alors il est porté à se détourner du sens idiosyncratique et profond qu'un auteur original souhaite communiquer : l'éloge devient celui de n'importe qui, applicable à tous, universel et éventé, lapalissade dont la saveur particulière ne se goûte pas tant que l'intention d'une société à travers une certaine sorte de livre. C'est bien évidemment le cas de l'éloge mulièbre : il perd tôt son caractère d'individualité pour se fondre en transposition plurielle, il est de la métaphore féminine à défaut d'une femme tangible. C'est qu'au fond, le poète, parlant d'une femme, a aspiré à ce que maintes femmes s'y reconnaissent et s'en transportent, et c'est où il a fondé ses espoirs de succès en nuisant à la ressemblance du portrait. Et voici d'où vient l'hypocrisie du dithyrambe amoureux : il ne s'est agi, à travers sa célébration d'une femme, que de plaire à une multitude. On a dit à toutes les femmes ce qu'elles voulaient entendre de sorte que l'auteur ne s'est pas tant adressé à une, mais celle-ci n'a sans doute pas perçu cette substitution « la crédulité de l'amour-propre étant telle que chacune croira que c'est écrit pour elle. »

La littérature d'éloge consiste ainsi essentiellement en un double transfert : le poète tient à faire resurgir sur lui un peu des excessives et munificentes grâces qu'il attribue à son modèle puisqu'il a su les reconnaître et les chanter (parfois dans la perspective qu'on lui rendre un éloge similaire) ; d'autre part, il choisit ses tournures de façon que beaucoup de femmes assument les propriétés de l'unique qu'il est censé représenter (je vois toujours dans le madrigal l'acception du mot « madré »). Si ma mémoire est bonne, Ronsard célébra la brune et la blonde, et Verlaine proposa dans l'une de ses plus célèbres pièces l'interchangeabilité opportuniste des cheveux de l'aimée (dans « Mon rêve familier ») : ce sont les portraits les moins singuliers de l'histoire de la peinture en vers qui furent les plus connus et adulés ! Toute femme peut s'y reconnaître, s'y croire louée, se dire l'amante et Muse du génie ! On sent des œuvres destinées au contentement de la plupart. C'est à peine si, dans l'éloge poétique, l'auteur ose marquer un grain de beauté, une forme personnelle, une disparité : ce serait gêner l'implication d'un public hétérogène. À l'occasion, on insinuera même que l'aimée n'est pas si belle, de manière à attraper en plus les laides-sues. Tout y est général et transposable, rien de précisément physique et particulier, tout s'y perd en symboles où chacune peut se croire encensée et idolâtrée. A-t-on souvent ou jamais vu qu'un poète inclût la cicatrice exactement placée ou l'imperfection spécifique dans le portrait de l'aimée ? Tous trahissent l'ambitieux et le fat dans leur éloge généraliste facilement publié : c'est par où ils ont manqué à dissimuler leur intérêt pour la gloriole.

« Puisque ça te touche » est le contrepied de cette odieuse intention de réclame : j'ai conçu un compliment paradoxal, mêlé de défauts dirigés, dans une tonalité si inhabituelle qu'il paraît iconoclaste, comique et superficiel, mais pourtant authentique car largement inapplicable. J'ai ainsi voulu marquer la résurrection du vrai dans la poésie d'amour, et induire, à la rigueur, une transposition d'une toute autre nature, et séduisante également, et qui me ferait mieux aimer des femmes à conditions qu'elles fussent pertinentes : c'est que je pourrais les attirer non par la peinture forcée de traits communs, non par la pensée désobligeante pour elles, et annihilante de l'aimée et de l'amour-même, que toute femme se croie concerné et vantée, mais par le dessin de traits uniques et minutieux, par l'examen d'une seule, et ainsi par la réflexion envahissante et douce qu'une lectrice, si je l'aimais, pourrait se trouver aussi fidèlement dépeinte mais d'une façon qui ne correspondrait pas à ce poème-ci. Et cette réflexion serait beaucoup plus flatteuse pour elle et pour moi : c'est qu'elle suggérerait à la fois ma faculté de distinguer et sa faculté d'être distinguée plutôt que nous confondus, moi dans le lot des poètes typiques appliquant la même recette, elle dans la somme des femmes plaisantes se ressemblant toutes.

Et je crois qu'une lecture attentive saura faire disparaître la dimension comique de ce poème : en effet, elle peut aisément se dissoudre, et la pièce finalement toucher, ce qui advient dès qu'on ne lit que le vers sur deux qui constitue l'éloge et non le blâme : on y décèle, je pense, la tendresse profonde, et les larmes celées issues d'une gratitude immense – l'autre vers servant pour garantir l'honnêteté et la pudeur.

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