Renouveau - making of

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Si j'étais seul ou avec une Muse sans attache, si personne ne comptait sur moi, si j'étais libre de dettes, si enfin j'écoutais l'indépendance qui me tenaille puisque je n'ai guère d'affinité pour mon environnement (si ce n'est que j'aime la campagne),

Je partirai.

Un soir, j'ai trouvé tout à coup qu'il y avait du sinistre à exister en un lieu qui vous est devenu si indifférent qu'aucun arbre ni aucun horizon ne suscite plus votre enthousiasme ou votre curiosité, que vos trajets quotidiens ne soulèvent plus un égard pour ce qui vous entoure, et que c'est tout comme, compte tenu de vos égards, si vous n'étiez nulle part.

Un endroit qui ne propose aucun risque, comme une femme qu'on touche sans crainte, est l'endroit probable pour croître un confort et une mentalité bourgeoise. Je crois que partout où l'on pense me connaître, je suis resté trop longtemps : bloqué dans mon image, je manque à pouvoir me renouveler, j'étouffe sous le poids d'une idée de moi, je m'annule faute de potentiel à développer. Je ne crains rien, n'ayant même pas le petit ressaut intérieur d'une surprise.

C'est surtout le manque de peur qui me donne la peur de me manquer.

Ici, tout est connu, il n'y a rien à provoquer, il n'y a qu'en moi-même à chercher ; or, je ne redoute personne, et je suis immortel : pourquoi donc ne pas profiter d'être si impavide pour me confronter ?

Il me paraît que c'est un gâchis de force. Je n'ai ni souffrance ni appréhension, et je reste ici ?! C'est absurde. Pour le moins, je suis mal employé. Cette place n'est pas propre à exprimer mon optimum. À l'endroit où j'existe, je suis sous-utilisé.

Je n'ai pas besoin de compagnie, puisque je me contente déjà de ma solitude : il ne me faut que de quoi écrire, la fécondité de ma pensée, des murs avec une vitre.

Est-ce que poser le regard sur un lieu qu'on ne connaît pas et qu'on veut connaître est d'importance pour se sentir galvanisé et pour s'épanouir ? Ce rend-il plus vivant, suscitant des impressions colorées, ou est-ce seulement un autre décor ?

Je l'ignore. C'est une vie alternative, je ne parviens pas bien à me la représenter. Mais il me semble, là, que ça pourrait compter. Il y aurait une différence de fond en ceci qu'il y aurait toujours des différences alentour au lieu de cet aplat stérile à force d'être circonscrit.

Et je quitterai ce lieu, quel qu'il soit, chaque fois qu'on y commencerait à m'aimer. L'amour serait le signe que je n'ai pas encore assez pleuré. Je me laverai le cœur à force de disparaître. Je finirai par en prendre l'usage, par ressentir le départ avant de le vouloir vraiment : « Tu dois être plus fort, encore plus fort, par conséquent sacrifie-toi. Partout où tu commences à être trop bien, tu cesses de grandir... »

Ici, tout est uni. Je n'étouffe pourtant pas, seuls les gens sont étroits, mais le monotone est peut-être une modalité de l'esprit, qui m'enserre. Sans m'en apercevoir, je faux peut-être à m'extravaser, et ma pensée se limite aux dimensions de mes égards.

Ou alors le voyage est une illusion, celle que j'ai souvent décriée ; le serait-il aussi pour moi qui prétends me défendre de trouver partout uniquement ce qu'on va y chercher ?

On me reproche quelquefois ma constance, mon défaut d'aventure, mon style casanier. Peut-être ailleurs ne ferais-je pas autre chose que ce que je fais ici : il est vrai que j'écris presque tout le temps, que mon paysage principal est un ordinateur. Ici aussi je pourrais sortir : or, je ne fais rien, je ne veux pas sortir.

Peut-être.

Mais avoir, au bout de son bureau, une fenêtre donnant sur un pays où je me sentirais une aspiration... Tout est si condamné par ici... Des gens meilleurs que je pourrais encore chercher... Des paysages auxquels je me croirais appartenir... Cette fibre sympathique, oh !... Cette inspiration ?...

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant