Comme j'aimais - making of

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J'étais un adolescent assez précoce quant à l'appétit sexuel, et, contre toute l'innocence qu'on prête aux enfants, je me souviens de désirs explicites, dirigés, réguliers, dès l'âge de dix ans (ce qui signifie que j'en avais sans doute auparavant) ; cependant, j'avais de l'amour une conception toute opposée, plus que platonique, et incompatible avec un tel prosaïsme corporel.

Pour l'écrire en formule compendieuse, je distinguais nettement le femelle et le féminin. Autrement dit, j'étais attiré par les formes propres à la sexualité – les fesses surtout, les seins et l'entrejambe suscitaient en moi force concupiscence – mais je n'associais jamais ces attributs à l'esprit d'une jeune femme, au sens où il m'aurait fallu largement l'ignorer pour les apercevoir. Pour le dire encore autrement, je n'associais pas la personne féminine aux appâts sexuels, et je ne me sentais excité que par des modèles sans incarnation, actrices, rôles, représentations. Or, ayant beaucoup de respect automatique pour les filles réelles, je n'imaginais pas ma convoitise sur le critère de leur apparence physique, par conséquent il fallait que je fusse toujours empêché de me représenter le sexe avec elles. Je n'avais de pensées sexuelles que pour des fantasmes de femelles, je me serais jugé pervers de vouloir une vraie fille, ainsi plus je me rapprochais d'elle, plus je la comprenais, plus elle devenait spirituelle pour moi, même si elle était idiote (imaginer la sexualité avec une fille bête était pour moi aisé), et donc moins je me figurais la baiser (ou ce qui s'apparente moins crûment à cette idée quand on est mineur).

La réciproque était juste : lorsque j'étais amoureux, je ne me souciais point d'un corps, mais tous mes bonheurs étaient extrapolés, subtilisés, désincarnés. Si une fille me plaisait, elle soulevait en moi une vénération qui relevait du chevaleresque – encore que cette analogie n'est pas précisément adaptée, elle est approximative, et c'est un raccourci : je n'avais pas vraiment l'intention de me déclarer comme un chevalier, ni n'ambitionnais de faire réellement quelque chose pour elle ou avec elle. Je profitais juste de sa présence et de sa vue, même je m'en gorgeais comme on se rassasie d'un spectacle agréable, en secret et avec un intense transport intérieur mais incompatible avec toute idée de jouissance physique : son existence surveillée me suffisait et me rassurait. J'étais content par procuration quand elle semblait contente. J'avais besoin de ce point de mire tel un projet jamais exécuté et toujours remis. Elle était une décoration et une parure en ma vie mâle et terne ; je souriais en la voyant de loin sourire, je suivais ses gestes et ses intérêts, j'avais l'impression de veiller sur elle mais sans jamais entrer dans sa vie, comme on s'associe à quelqu'un en compassion instinctive et profonde – profonde non en une vérité de l'empathie mais en ce qu'on se sent exalté des moindres humeurs de l'observée. Je vivais par elle sans idée de ce qu'elle vivait. Je redoutais l'obligation normale de m'approcher d'elle, même si je me blâmais de n'y pas parvenir, même si je souffrais de ma contradiction : l'unique plaisir pour moi de la fréquenter était de l'observer de près, seulement cela me forçait à jouer un rôle d'un ordre relationnel, à être actif, à me mettre à l'épreuve, à ne pas me contenter de contempler, ce qui m'était assez difficile parce que je me savais sans qualité. Aussi, à quelque terme, si elle m'avait aimé aussi, cela m'aurait engagé à devoir la toucher, et j'aurais répugné sans doute à ne savoir quoi faire de cette proximité.

La première qui m'a embrassé – ce fut de manière assez forte et impromptue – ne m'a pas laissé le souhait de poursuivre avec elle : ce baiser marqua aussitôt la fin de ma passade. Il aurait fallu que je me sentisse encore de la dignité à entretenir une liaison avec une fille que je respectais si peu que je pouvais y mettre ma langue – c'est une tournure assez inélégante, mais c'est pour montrer un peu grossièrement comme je ressentais alors.

J'eusse été encore plus gêné d'y poser la main. Je n'avais pas du tout l'intention d'entrer en contact avec la déesse. Si je l'avais voulu, si j'y avais été tenté, assurément je ne l'aurais pas aimée ! Toucher, c'est dégrader : il y avait pour moi de la profanation dans une pareille audace, je n'avais pas du tout besoin de cet abus. C'est probablement pour cela que je restai longtemps seul : en toute fille en envie d'embrasser réside une presque-femme qui réclame davantageet qui sent en loin qu'elle veut être satisfaite, c'est-à-dire qui perçoit un trouble agréable à l'idée d'être manipulée et prise – c'est pourquoi elle désire d'abord plutôt un garçon plus âgé c'est-à-dire apte à lui donner un plaisir d'autorité. Mais alors je n'y songeais tout simplement pas : si j'y avais songé à l'époque, j'aurais cessé de me sentir amoureux.

J'ai voulu poétiser l'espèce étonnante et candide d'attachement éthéré et fusionnel que je vouais à Angélique, non pour signifier comme elle était aimée, et avec combien de ferveur, sans le savoir – c'est banal, cela, c'est soi-disant poétique et ça vous confère toujours le beau rôle de qui donne et souffre en silence (voir Félix Arvers) –, mais pour révéler la distance de mon affection puérile, ce qui contient alors beaucoup d'absurde et de ridicule. Je la regardais à travers un écran, comme si l'espace entre nous était démultiplié, sans espérer l'atteindre, sans que la pensée d'un effet sur elle me parût plausible, et avec la fascination d'un papillon qui se consume au réverbère, obstiné, pieux et presque harcelant d'attention lointaine (pour s'en faire une idée, écouter « Creep » de Radiohead ou, dans une tonalité beaucoup plus mièvre et moins lucide, « I do it for you », de Bryan Adams) : Angélique eût pu se sentir l'objet d'une fixation malsaine (et c'est peut-être ce qui arriva : comment l'aurais-je appris ?) À bien des égards, elle n'était jamais à la hauteur de mes représentations, parce que je ne la regardais que comme un symbole, sans me soucier des détails, comme une entité sans accès : je ne me rappelle pas avoir regardé son cul une fois ni fantasmé sur elle, et je ne me souviens que de son sourire radieux et de l'infime grain de beauté qu'elle avait au milieu de sa lèvre supérieure, tels des signes plutôt que de l'anatomie réelle.

Je n'ai certes jamais envisagé d'embrasser ce grain de beauté. Je n'ai pas non plus été jaloux du petit-ami qu'elle trouva un moment et qu'elle fréquenta dans la cour de récréation : la place de ce garçon ne m'a jamais paru enviable. Il a seulement alimenté mon imagination en scénarios romantiques. Il complexifiait la situation en théorie. Je pouvais ainsi l'embrasser : c'était à condition que je ne fusse pas moi, mais l'autre.

Elle était madone et j'étais pèlerin. J'étais malheureux bien sûr de cet écart, mais d'un malheur qui me convenait. Je me fabriquais une légende et n'étais obligé à rien. Je n'aurais pas su quoi faire d'une jeune femme, de toute façon – je ne l'aurais emmenée nulle part, habitant-chez mes parents, sans moyen de locomotion. J'étais aussi en un sens trop pragmatique : à quoi bon embrasser une fille si l'on n'a pas un lieu pour la baiser ? Ma frustration était une manière de ne pas m'embarrasser de problèmes concrets à résoudre. J'étais souvent obsédé et triste sans doute, mais j'avais une excuse pour ne rien essayer : combien j'ai appris depuis qu'il y a jusque chez l'adulte de la félicité à conserver sans risque des routines et à s'en plaindre tout bas ?

Elle vivait là, et je me désespérais ici, de l'autre côté du miroir. Et c'est ainsi que j'ai longtemps aimé, du temps que j'étais jeune.

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant