L'opaque solitude teintée de mépris pour tous ceux qui sont si légers et défaillants, la sensation omniprésente et foncière d'annihilation non-violente de la valeur accordée à autrui, le sentiment permanent d'une altérité diamétrale et supérieure pourtant sans fatuité, la prison de mon désintérêt raisonnable et éprouvé pour les gens, m'obligent à l'incommunicabilité et au silence. Rien parmi cette intrinsicité ne peut se transmettre ; tout ce qui est dicible, l'anodin ou l'important, est condamné au malentendu ; la pensée-même semble destinée à se déformer dans l'intellection des autres ; nul ne paraît non même digne de confidence mais apte à intérioriser avec fidélité une parole. Au préalable à toute communication, comme on dit qu'il faut tourner sept fois sa langue, je mesure désormais que le message est inutile, dérisoire, sans espoir, perdu-d'avance, qu'il ne sera pas compris, qu'il ne vaut pas la peine, que nous manquons d'un code commun, que j'aime mieux le secret, car le secret remplit au moins, le secret est une matière, le secret donne une densité, et ainsi, pour gagner davantage de profondeur, je garderai en moi et pour moi telle information de mon existence qu'il ne servirait à rien de verser dans une oreille normalement négligente.
Ainsi se consolident ma disparité et mon étrangeté, conscience de ne plus frayer avec l'humain, de ne plus vivre que seul, de ne plus rien transmettre ou recevoir. À force de ne rien dire, puisque c'est une vanité rien que de vouloir essayer, je sens au moindre propos combien l'information manque dorénavant à mes interlocuteurs pour m'entendre, combien cette illusion d'échange est superflue, combien elle ne procède que d'un réflexe né d'une habitude de plus en plus révolue, et un découragement alors me point, la peine d'une exposition ne vaut pas le faible profit d'un épanchement fatalement déçu, sans compter que je ne sens plus l'usage de révéler ce que je fais et qui je suis, et qu'à chaque fois que je fuis l'occasion de m'exposer je deviens à autrui un peu plus incompréhensible. Tout ce processus, adressé à des gens qui me sont de plus en plus négligeables, de plus en plus petits comme par-delà une altitude, me fait l'impression croissante d'indécence et d'impudeur, de contre-nature, celle d'un bavard qui ne peut se retenir d'indiquer ce qu'il a mangé à midi ou quel divertissement l'a occupé au soir.
Tout dans cette tentation est faible et veule et m'incommode.
Je suis loin. Je me sais loin. Je le sens avant toute pensée d'un autre.
C'est, en moi, en moi-même, un rideau, une chape, un isolement : mes parois deviennent étanches et imperméables, je ne vois partout que l'intérieur de mes organes ; les limites de ma personne m'obnubilent et s'imposent.
Je tiens à rester en moi. Toute représentation de sortie m'écœure.
Je tais y compris ce qui serait des événements pour le Contemporain – le développement d'un procès, un rendez-vous de carrière, la publication d'un livre – : je ne trouve même pas la peine de l'évoquer, je n'en vois plus l'avantage, je sais que nul n'entendrait ce dont il s'agit, je ne sens plus à quoi cela sert, et je m'empêche de le dire parce que j'en augure la honte-après-coup.
La dispersion m'est une perspective coupable. Si quelqu'un peut entendre et s'intéresser à tel sujet, c'est sans doute que ce sujet ne valait rien qu'un usage. Ce que ce monde comprend et ce qui lui plaît, c'est seulement ce qui est facile et médiocre.
Par exemple, j'incitais autrefois mes fréquentations à lire mes ouvrages, j'étais prêt à en discuter, j'en tirai de la vanité, de la fierté, de la curiosité ; aujourd'hui, je tiens plutôt à ce qu'ils les ignorent, à ce qu'ils oublient que j'écris, je m'y engage, j'en fais le serment, et je n'évoque cette existence que lorsqu'autrement je serais obligé de mentir – c'est que ça vaut encore moins la peine de mentir.
Inutile de compter sur un effort. Prendre des nouvelles, oui. Mais n'en pas donner.
De quoi échangerions-nous ? Tous ces gens n'ont vraisemblablement jamais lu un seul livre de travail, et il y a de moins en moins de chances, leur vie installant son confort, qu'ils en lisent. Leur rapport serait pour moi vain et vide. Quelle intention aurais-je de communiquer sur ce qu'ils ne connaissent pas et pour quoi ils ne sont pas faits ? Quel apport en pourrais-je tirer ? Est-ce qu'ils prétendraient m'apprendre les qualités et les défauts de mon œuvre ? La prétention me dégoûterait d'eux.
Et combien de temps ça gaspillerait ?
Je n'ai plus besoin sur une chose de parler à un autre. Pire : ça me blesse plutôt : d'avoir parlé, je me sens chaque fois plus seul et plus public, galvaudé, dilapidé – culpabilité diffuse d'avoir succombé, sentiment de m'être laissé aller, faiblesse comme après une purge. Sensation de m'être déplacé à côté de mon centre, étalé, gaspillé, compromis, et ainsi, faute de résistance, d'être retourné provisoirement à la mesure commune.
Pour ma force – ou la créance en ma force – : que je cesse de me dire ! Je m'apprends à moi-même à travers mes écrits, je demeure intéressé par tout l'univers, j'évolue toujours avec rendement, même s'il peut heurter que je prétende le faire mieux sans personne. J'ai beau être lourdement environné d'impasses, j'ai beau ne pas espérer en sortir, j'ai beau nourrir la certitude que rien de ce qui est moi ne peut se transmettre donc ne doit s'échapper, ce malheur n'est que relatif, c'est une résignation de trou noir, une résolution farouche : tout vient à moi, je suis plus dense que la galaxie, mais il n'est pas question que j'exprime ma dévoration et ma performance. Rien qu'un rayonnement sombre émane de mon activité, perceptible par des outils d'une haute sensibilité : je reste universellement obscur et inaccessible, et conscient de mon obscurité. Tout est noir en ma radiation, et j'entends, au sein d'un bourdonnement continu, que je ne suis pas fait pour expédier ma lumière. C'est une lumière trop étrange pour être interprétée par des yeux accoutumés aux photons ordinaires.
Je n'en veux à personne. C'est ainsi. Une conformation disparate.
Mais, seul – comme je me sens !
