C'est toujours une certaine lumière qui convoque en moi la nostalgie, et j'ignore au juste pourquoi, je ne me sais même pas le moyen d'atteindre à cette explication. Je crois qu'il faut que cette lumière soit vive, transparente ou fauve, et se produise en un contexte d'isolement et de froidure – je l'ai retrouvée dans les dernières séquences du film de Spielberg, A.I. Aussitôt, j'en tire un attendrissement, j'ai comme le désir poignant de sauver l'innocence associée à cette lumière, c'est une innocence mystique, naïve et protectrice que pourtant la majorité des enfants d'aujourd'hui semblent ne plus incarner ni connaître, innocence dont pourtant j'étais autrefois investi. Un paladin remonte en moi depuis des temps immémoriaux, depuis presque une autre vie, et je redeviens le justicier de tout ce que j'espérais défendre quand j'en aurais le pouvoir et l'autorité. Je pense que je regardais foncièrement mon environnement en songeant : « Il faudra enfin qu'un adulte améliore cela. Je serai cet adulte. Je garderai le souvenir de ce vœu et je ferai la réforme qui s'impose maintenant à moi quand j'en aurai la capacité. » C'était une espèce de serment, mais évident, conséquent, naturel, programmé, comme si rien n'était plus humain et universel que de garder en mémoire les insatisfactions de l'enfance. Et bizarrement, c'est une lumière particulière qui m'aide à m'en ressouvenir, comme si alors j'avais prié dans des halos.
Mais ces désirs étaient faux. Simplement faux. Touchants et purs, mais faux. Une piété fallacieuse.
Dans mon enthousiasme puéril, je croyais que le monde aspirait à sa propre élévation et qu'il serait redevable de mes efforts envers lui. J'étais entiché d'une vision candide mêlée d'une foi en la gratitude humaine : je pensais que ce qu'il fallait préserver était évidemment blanc, et que personne ne souffrait de trouble de la vision : chacun reconnaissait l'inverse du noir et, faute de contribuer à ce salut, y voyait du moins la faveur humaine et le profit général. Je pensais qu'une récompense était ce qui servait à élever l'homme-de-bien. Je me sentais le représentant d'une essence enfantine, avec mes Cabrel de chevalier et mes Idoles d'amour. Il me tardait de devenir héros, lorsque viendraient la responsabilité et la puissance : je pensais mon existence une formation en ce but, sans distinction particulière, parce que c'était pour moi le but de tous les hommes. Et peut-être qu'alors la lumière d'espoir reluisait sur mon armure : je devais prêter un symbole, même un pouvoir symbolique, aux lumières. En cette teinte radieuse que j'associe encore à la propreté, s'éprouvait une pureté bienfaitrice et prometteuse : sur mon heaume moral brillait la dignité et la noblesse confiantes dont j'étais traversé. Je scintillais, persuadé de mon rôle, de mon devoir, de ma contribution. J'éprouvais dans la lumière l'idée d'être à ma place : je n'avais pas honte des rayons de jour qui me frappaient, j'étais fier de mon innocence, et les éclats m'annonçaient. Je deviendrais. J'étais une promesse, à défaut d'être déjà quelqu'un. J'adviendrais.
C'est du moins l'hypothèse qui pourrait expliquer ce qu'une certaine lumière vient faire dans la convocation d'un sentiment uni d'enfance.
Et c'est peut-être parce que je regardais l'avenir à travers cette lumière évoquant un ciel largement ouvert sur un soleil épanoui qu'en retrouvant sa clarté je me remémore l'époque des promesses. Les rayons servent de liaison par-delà le temps, des vecteurs, des mémos. Peut-être avais-je la prescience en ces instants passés que je m'observerais et que je chercherais plus tard cet enfant que j'étais, peut-être prenais-je la lumière à témoin de la réalisation de mon serment de devenir, peut-être lançais-je au temps, qui s'allégorise souvent par un espace clair, le défi de me retrouver tel que je m'étais engagé ; c'est pourquoi je m'en serais fabriqué la réminiscence par procuration, comme un trait-d'avance, une marque de remembrance, destinée à mon adulte, pareil à ces croix qu'on signe sur sa main pour signaler une tache en réserve et future, et j'aurais matérialisé ma vocation, et donc mon inaccomplissement, en capturant la lumière et son image de netteté, fixées pour le futur ? Et aujourd'hui, je croise l'attention de celui que je fus, je reçois ses volontés, je capte ses signaux, tandis que s'y mêle une lointaine demande de confirmation – suis-je bien devenu celui que je me promettais d'être ? Ai-je accompli ma destinée ? –, en un espace immatériel pareil aux éons que forgent des souvenirs. Et ces deux dimensions de l'esprit font ensemble une coïncidence : c'est la rencontre de ce dont je me rappelais déjà pour demain et de ce qui prolonge avec vividité une époque révolue par ponts de blancheur. Ces faisceaux convergent, ces tendresses – aspiration et condescendance – se touchent. Il est ainsi possible que la nostalgie que je ressens soit l'exacte correspondance de la destinée que j'éprouvais : elles se rejoignent par l'effet d'une double intention, l'une autrefois penchée vers l'avenir, l'autre à présent attirée par le passé, si bien que nous nous croisons, moi et moi, comme si nous vivions en même temps des époques parallèles. Je me regarderais aujourd'hui comme je me regardais autrefois : nous ne nous trompions pas, il y avait bien quelqu'un pour nous apercevoir...
