J'ignore s'il est un sort, fatalité ou providence, un hasard ou une ironie, qui sanctionne nos espérances. On a tôt fait, après une attente, d'interpréter ce qui est advenu comme un signe, une destinée ou une malédiction, tandis que tout n'est très probablement que fortuit et aléatoire. C'est parce qu'on mêle à une préparation trop de symboles et de grande conséquence qu'on s'y figure un sens et une transcendance, ou à l'inverse c'est lorsqu'une action insignifiante conduit à des influences déterminantes qu'on s'efforce après coup d'y établir une causalité presque surnaturelle. L'esprit se satisfait mal de la corrélation seule sans y adjoindre une relation qui lui confère un rôle et le rassure par la sensation de se situer dans un courant de volontés intelligentes et agissantes.
Quand la réalisation est longue à venir, il est fort possible que l'exaucement ne dure pas autant que l'envie et l'effort qui l'ont accompli ; parfois même, l'effet de la réalisation est un accélérateur de la perte de la satisfaction longtemps souhaitée. On a enfin acquis, on retombe dans une satiété qui altère les dispositions entretenues, on manque alors de projet, et l'espérance qui avait maintenu dans une tension active, n'étant plus conservée du fait de la situation devenue favorable, se relâche et induit une modification du sentiment. On avait focalisé son attention sur une perspective qui, enfin concrétisée, effondre sa motivation ou oblige à reformer ses désirs dans une direction nouvelle et peut-être opposée. Opposée en effet, parce que souvent la volonté ne peut s'exprimer en termes d'intensité mais de distinction, c'est-à-dire que pour la conserver il faut quelquefois l'inverser après qu'elle ait atteint son objectif : on ne peut certes poursuivre « dans cette voie », on doit « bifurquer », et même il arrive que l'acharnement mis à construire une route se retourne en obstination à la défaire.
Il n'est pas rare ainsi que la conquête d'un amour initie une déception et une nouvelle poursuite, tant la concentration sur une œuvre exclusive abolit le jugement reculé qu'on avait quand on était préoccupé d'y parvenir : il semble que le but envisagé, lorsqu'il est atteint, ne vaut plus les raisons qu'on s'était faites pour s'y efforcer, et si l'on n'a pas entrevu ce revers, si l'on n'a pas penché son esprit sur cette fascination qui garde en sa ferveur, si l'on ne s'est pas appliqué à considérer un moment que le vœu pouvait être surfait ou ce qu'il adviendrait à l'issue du triomphe, il se peut qu'on se découvre subitement un désintérêt pour l'effet obtenu, et que l'élan sombre dans l'ennui et le dégoût comme la violente retombée après une drogue excitante.
L'avantage d'un être constant et imaginatif comme moi réside en l'extrême prévoyance de ses conséquences : j'anticipe par pure méthode les effets auxquels j'aspire, et chacun peut augurer par une même méthode comme je serai quand j'aurai participé à tel ouvrage. Je manque d'inattendu dans les deux sens, à la fois pour ce que j'ai deviné des autres et pour ce qu'on peut me deviner : si l'on a bien réfléchi, on n'a jamais à craindre de moi un revirement (si l'on me craint, c'est plutôt parce qu'on sait que ma constance consiste à ne rien accepter d'emblée et à agir loin et avec cohérence), et réciproquement, j'ai toujours tant réfléchi que je n'éprouve pas de grande surprise face à ce qui arrive. En revanche, je ne nourris pas une confiance telle envers mon entourage, car je mesure combien le Contemporain est irréfléchi et irrationnel, ce qui « fait son charme » si l'on veut mais ce qui implique une appréhension circonspecte : j'ai conscience de ne pouvoir compter sur personne. Et ce n'est même pas tant que je ne sois pas capable de prévoir ses réactions, c'est au contraire que je prévois la part illogique de ses pensées et de son comportement, en sorte que, loin d'être abasourdi de ses attitudes, je l'admets cohérent en ce qu'il est fait largement d'impulsions immédiates et d'associations spontanées, et c'est ce qui ne dépend d'aucun système ordonné et sûr, quoique cette inconséquence qui le caractérise soit un système récurrent. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'intellectuellement il m'échappe que je ne me fie pas à lui mais parce que j'ai compris que sa nature est instable et relève pour l'essentiel d'affects et de mœurs plutôt que de résolutions et d'assises, c'est pourquoi je ne me blâme ni ne m'enthousiasme guère à son endroit, en ce que s'il me reste un mystère quant aux détails du particulier, il m'est bel et bien une machine circonvenue pour le caractère normal et les effets généraux. Pour le général, il est conditionné par une grégarité sociale que son défaut de pensées lui ordonne, mais quant au particulier, il tend à s'abandonner au courant qu'il trouve le plus directement, ce qui ne peut guère s'anticiper pour ce qu'il faudrait estimer, par exemple, dans quelles humeurs successives sa journée l'a influencé.
Je suis donc fiable, et ne me fie pas : je n'ai nul besoin de prêter serment pour qu'on soit assuré de mes comportements, et je n'accorde aucune foi aux promesses, pareil à ce docteur de fiction qui considérait que ses patients ne tenaient jamais parole et, quand ils juraient de bonne foi, ne pouvaient savoir qu'ils mentaient. Il n'y a nulle rancune dans ce défaut de confiance : c'est un fait neutre pour moi, excluant pour innocentes les erreurs que commet le Contemporain en s'attribuant de la vérité, et je ne lui tiens nullement rigueur de l'illusion qu'il a de sa propre fiabilité. C'est qu'il ne sait pas combien sur l'assertion de sa franchise il est déjà menteur malgré lui, et je préfère ignorer ses dénégations superficielles sur ce point aussitôt qu'il les fait. Loin d'en nourrir un dépit, je m'attends bien à ce qu'on ne me ressemble pas, à ce qu'on ne soit point si égal, et je sais ce qu'il y a d'irrévocablement inconstant dans les résolutions d'autrui, jusque dans leurs engagements les plus francs, jusque dans leurs amitiés et leurs opinions. Je ne crains pas ces incertitudes car j'augure l'incertain, car je suis certain que l'incertain est leur règle, mais je n'accorde aucune créance dans leur permanence : c'est ma façon d'être scientifique, objectif, de n'avoir pour toute critique ni pessimisme ni optimisme.
Et même l'avenir, auquel s'attache souvent une impression d'immatérielle conscience, ne me suscite qu'un fatalisme qui pourrait être embarrassé de traverses, comme s'il s'agissait d'une volonté humaine déroulée comme les autres, avec ses excuses, ses inconsistances, ses incommodités, toutes ces vicissitudes imposées à des esprits nobles et fermes n'ayant d'autre choix que de s'en débrouiller. Le tissu du temps et de faits sans âme est pour moi foncièrement cousu d'arbitraire dont il n'y a rien à exiger, qu'on doit subir en responsable, auquel il faut se résoudre sans question d'ordre métaphysique ou logique. Cela est venu et cela n'a pas de sens, cela est contingent, et toutes les meilleures intentions n'y font rien, aucun événement n'est ici associé à un mérite – tout est lâche et s'enfuit, coule, s'écoule, se répand, vous mélange à son flux, sans teneur, sans dureté, sans homogénéité, insensé, sans transcendance de beauté ou de justice. Vous êtes, et les choses ne sont pas ce que vous êtes, et peu importe vous, votre minorité est infime et ne compte pas, ce qui est plus nombreux, le temps et ses réalisations, vous emporte, et un jour malgré vos actes quelqu'un meurt ou bien c'est vous qui mourez. Cela ne veut rien dire, et chercher à se rassurer de cette banale étrangeté ne fait que conduire à des hypothèses inextricables dont les corollaires sont plus angoissants encore. Inutile d'enquêter, c'est une folie qui, menée à un bon degré de logique enchevêtrée, ne peut aboutir qu'à la démence.
En une parabole, c'est la célèbre histoire de Balzac et de Mme Hanska : toute une vie à s'attendre, enfin cinq mois de possession réelle, et la soudaine extinction, sans une morale, sans une explication, sans un sens. Relation mort-née, sans reproche, annulée par les faits, le bonheur ne dépendant point de ce qu'on a fait pour l'obtenir. Ouverture et fermeture : queue-de-poisson, qu'on maudisse un dieu ou se lamente sur soi. Qui sait si ma Muse ne déclarera pas un cancer au jour où nous vivrons ensemble, et si la jouissance que cette fortune promettait ne se réduira pas à lui tenir la main dans une chambre d'hôpital ? L'inverse est tout aussi possible : je suis résigné, moi, à la plus irréductible souffrances, et devine, avec tant de pitié pour Elle, qu'on ne peut comme moi s'attendre au lot misérable des calamités idiotes et même pas injustes. Et ainsi, en l'imaginant me tenir la main tandis que je meurs, je trouve triste cette tristesse qui n'est pas la mienne, par empathie prédictive, et je plains d'avance, comme par prémonition, Celle qui n'a pas pour le malheur stupide et bas, s'il devait se réaliser, autant d'indulgence que moi.
