Deux poètes partagent l'amour : l'un fabrique l'amour qu'il veut sentir, aspirant surtout à se transporter ; l'autre tient à aimer pour des raisons sûres, souhaitant ne pas se tromper.
La poésie fut surtout écrite par le premier : c'est lui qui a principalement transmis à son Contemporain l'idée mièvre d'un amour exalté, d'une puissance envahissante dont le bienfait figure en irrationalité réconfortante, d'une immanence incompréhensible ; et il y a eu, d'autre part mais écartés, bohèmes autant que bannis, quelques auteurs de témoignages d'« amours jaunes », des paroles de soupçon, des sarcasmes amusés, des grandeurs aussi mais plus froides. Or, l'immense avantage avec la vision éthérée de l'amour est qu'elle conforte dans la facilité chaleureuse : il est en effet si plaisant de se laisser griser que c'est comme chanter les bienfaits de l'alcool et faire de l'ivresse une divinité. Je ne déplore pas qu'on exalte le plaisir mais qu'on y prête des attributs mensongers : je consens à ce que le vin soit agréable, et j'accepte qu'on le promeuve à ce titre, mais je refuse que sous ce prétexte on lui prétende des pouvoirs moraux. Le bien n'est pas plus dans l'amour que dans l'alcool. On ne doit pas faire de la soûlerie une vertu au-delà du plaisir qu'on y prend. Et il faut bien reconnaître que l'ivrognerie présente aussi de pitoyables inconvénients.
Quand le poète réaliste, réfléchi, studieux, surtout vérace, considère l'amour en-dehors du cliché, il fait aussitôt un grand préjudice à l'amour admis antérieurement pour valeur sûre. C'est même au point que le lecteur stylé le réfute pour poète : le rimeur n'est que provocateur, ne sachant point « écouter son cœur » ou luttant opiniâtrement contre ses penchants. Pour être humain, on doit ressembler aux autres, particulièrement à ceux qui ont vanté ce qui conforte et flatte, ce qui est facile, ce qui « coule ». En vérité, ce réaliste a simplement dépassé le préjugé ordinaire, et il devine que si sa conception était majoritaire, c'est-à-dire que si son amour était plaisant et publiable, alors c'est son contradicteur qu'on jugerait ridicule et antipoétique. Toute idée d'un genre, du genre d'un homme, ou d'un homme, se fonde communément sur la copie du prototype couru, normal et estimé unanimement un parangon. Si l'homme avait depuis assez longtemps l'usage d'aller sur les mains, on désapprouverait celui qui marche à pied ; la poésie suit la même règle : l'amour y est passion depuis toujours, par conséquent l'amour rationnel n'est pas poétique, donc un homme qui en parle de cette manière n'est pas un poète.
Mais examinons en pratique, parce que toute hypothèse doit s'éprouver dans la réalité, comment une femme vivra auprès de tels poètes. Lequel choisira-t-elle, si elle le peut ? Selon quels avantages ?
Eh bien ! cela dépend surtout de sa propension à s'illusionner. Concrètement, la plupart des humains préfèrent la tranquillité d'un amour flatteur et inconditionnel, avec fleurs affectées, présents symboliques et déclarations creuses, à l'étrange gêne d'un amour plus objectif qui peut se remettre en cause et qui doit incessamment se gagner – mériter – même pour se maintenir. Un poète célèbrera sa dulcinée surtout par l'entraînement de plaisir qu'il se trouve à des textes mélioratifs, tandis que l'autre vivra pour le labeur artistique et n'exprimera l'amour qu'en actes en-dehors de figures convenues, et ainsi cet amour, ne se présentant pas par signes habituels, se reconnaîtra-il mal. Le second est sérieux, égal, apparemment négligent ; le premier correspond à ce qui intéresse une bourgeoise aspirant au confort et au transport – je suis tenté là d'écrire : « au transport en commun », et le trait est saillant parce que ce sont bien les transports convoités par la majorité. L'un, enfermé dans son bureau en quête de vérités inédites, semblera un monstre d'égoïsme et se refusera par principe à toutes poses d'amour, à toutes caresses sociales, à toutes affèteries que ni lui ni les autres ne sentent vraiment mais que chacun applique par sentiment du devoir bienappris ; l'autre, propre à séparer sa part enthousiaste et son sens des affaires – la poésie n'est pour lui qu'un mode de pensée qu'on connecte à loisir comme un interrupteur –, dégagé car à la recherche de sensations sues même fallacieuses, partira en vacances au bord de la mer pour satisfaire son épouse qui s'ennuie, visitera les lieux qu'il faut, lui offrira une babiole en souvenir, et, connaisseur dans l'art de plaire selon l'esprit des autres, se fera aimer par tous les moyens superficiels dont une femme de peu d'imagination s'imagine qu'on l'aime – et il le fera non sans en profiter au passage pour rédiger tel bon poème sur l'océan que toujours il faut chérir, sur l'orage grondant au lointain inexploré de tempêtes faites de promesses douloureuses, ou sur les sentiments divins qu'un spectacle si sublime insuffle à l'âme, tout ce que personne, bien sûr, quoique satisfait par ces expressions rebattues et assimilables, n'osera jamais avouer n'avoir jamais ressenti !
