Le sentiment de normalité, qui est une impression très profonde, apporte la sérénité de la conformité grégaire. Il est assez nécessaire à s'attirer une existence heureuse en une mentalité dépourvue de scrupules : c'est le remède contre l'hésitation inquiétante qui circonvient la vie vraiment individuelle, par conséquent c'est un moyen instinctif pour gagner en puissance tout en perdant son intégrité. En effet, il n'existe presque aucune possibilité de se tromper quand on est comme les autres, le doute n'atteint pas le partisan des actions et pensées majoritaires, une douce insouciance envahit le suiveur inséré qui n'éprouve aucun mal à être selon ce modèle qui le dédouane de toute réflexion et de toute responsabilité :
« J'ai pensé et fait ce que n'importe qui d'autre pense et fait. »
C'est un baume salvateur et universel pour s'éviter le danger et accroître son confort ; c'est une mesure de protection convoquant un instinct, celui de l'enfant qui cherche à s'éduquer par ressemblance avec son entourage, limitant le risque d'être perçu comme intrus à l'âge où il requiert le soutien de ceux dont il dépend ; c'est la panacée en faveur de la tranquillité d'esprit, ne pas différer, ne pas se singulariser, ne pas se distinguer, et finalement un repère fort accessible pour appréhender ce qui est déconseillé pour immoral ; c'est se savoir guidé par la mentalité et les pratiques ambiantes auxquelles on souscrit sans même l'idée d'une obéissance : on conserve l'estime-de-soi, rejetant l'impression de dépendance. On « s'adapte » ; c'est une compétence, paraît-il, on peut s'en targuer, on est ainsi bon en quelque chose quand on ne fait que répéter.
C'est comme les sciences qu'on a apprises par cœur pour le grand confort des pensées stabilisées : je lis par exemple Voyage au centre de la Terre où Jules Verne émet dans le chapitre VI des suggestions contre la thèse du noyau en fusion situé au cœur de la planète, ou j'évoquais hier la théorie de Rupert Sheldrake selon laquelle le cerveau n'est pas un lieu de stockage de la mémoire mais seulement de réception. Eh bien ! ces hypothèses crédibles qui forcent à réfléchir hors des unanimités, embarrassent considérablement en incitant à se situer à part et hormis (ce sont les titres de mes deux recueils de poèmes, l'un publié, l'autre futur). Mais l'homme d'aucun soupçon aspire aux banalités fermes, aux reproductions fractales de conceptions faciles, à des perceptions partagées qui lui garantissent une sûreté et une adéquation : il ne tient pas tant à les avoir vérifiées qu'à se prémunir de l'altérité qui peut l'ostraciser et le mettre mal à l'aise. La seule chose qu'il en vérifie, et qu'il vérifie avec ardeur, c'est qu'elles sont miscibles en société, condition pour les entretenir.
Et j'insiste : le mal-être comme le bannissement sont assurément des motifs de moindre survie, c'est pourquoi il est logiquement naturel de se les épargner.
On imagine plus que de manière lointaine et intellectuelle ce que pourrait être de nos jours un désaccord sur la doctrine prégnante de son environnement ou rien qu'une hypothèse alternative : il n'y en a pas, on l'estimerait presque aussitôt une réactance, un négationnisme, un complotisme. Contestation et nouveauté scientifiques s'opèrent aujourd'hui nécessairement dans le champ du déjà-su, au sein même d'un paradigme qui n'est pas toujours d'une ouverture bien vaste, il faut être d'accord sur presque tout pour se désaccorder sur presque rien, autrement c'est pour chacun une hérésie et une opiniâtreté, une absurdité principielle qu'on doit rejeter sans considération, bien qu'on n'ait personnellement pas vérifié ce qu'on a appris et qu'on tient pour certain – pour preuve, je proposerais de mesurer sa réaction aux hypothèses de Verne et Sheldrake mentionnées plus haut. Si l'on agrée en théorie les révolutions conceptuelles les plus fortes de l'histoire des sciences, on ne peut savoir ce que serait un tel bouleversement à notre époque, car on le nierait avant examen comme une dérive de la pensée scientifique, sans même mesurer si ce qu'on prend pour établi est inébranlable. Pour concevoir l'idée d'un progrès, on a besoin du renfort putatif de Galilée et de Newton, rien que des figures et des images, rien que des représentations également enseignées sans un doute, mais on n'accepterait pas, dans notre ère, un seul savant qui se proposerait contre la théorie dominante, et peut-être l'entendrait-on moins facilement qu'à n'importe quel siècle passé à mesure qu'on s'éloigne des temps où les peuples admettaient ne pas savoir grand-chose et étaient plus perméables aux idées nouvelles. Ici, chacun se figure qu'il devinerait le seuil d'un paradigme scientifique entièrement neuf, mais nul ne supporte qu'on lui signale que, peut-être, manger à heure fixe n'est pas le meilleur moyen de s'alimenter ou que, possiblement, tel vaccin qu'on lui prescrit n'est pas de l'efficacité qu'on lui présente. Le Contemporain subodore qu'il serait apte à reconnaître une innovation de vérité majeure, en réalité il a tant l'habitude de se conformer aux us et à l'opinions des autres qu'il commence par écarter comme invraisemblable ce qui ne se rapporte pas à ces consensus. Il croit fort à son aptitude à la controverse, mais comme l'exprimait Philippe Murray, presque tous les débats depuis l'avènement de la société de loisir ne consistent qu'en des nuances infimes où le principal est systématiquement admis et jamais réexaminé. Ce qu'on appelle depuis lors une « préférence », c'est de déterminer si l'on est patriote ou souverainiste ; une « polémique » à présent, c'est de décider s'il vaut mieux d'abord diminuer son impact carbone ou opérer le tri sélectif. Il n'y a pas de réflexion hors des conventions répandues qui, chez nous, tiennent lieu de pondération : on ne parle pas avec ceux – des forcenés ! – qui proposent autre chose que ce que tout le monde prétend savoir. Je l'ai régulièrement testé : le Contemporain oublie toujours la suggestion qui ne s'accorde pas avec la norme (j'avais déjà expliqué à ce professeur de SVT, assez réputé, la théorie inédite de Sheldrake appelée « résonance morphique » : environ trois mois plus tard, il n'en avait gardé aucun souvenir, et à aucun moment de mon second exposé il ne se rappela le premier). Toute sélection initiale se fait sur ce qu'il est admissible ou non de concevoir, sur ce qui est soluble dans la normalité, comme si l'on ne communiquait que pour attester de son adhésion : la crainte naît de la pratique ou du concept qui s'oppose à l'habitude. Chacun sent jusqu'en ses nerfs qu'il est périlleux pour soi de se plonger dans une représentation qui n'a pas la préférence de la majorité.
