L'amant fruste - making of

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J'ai l'idée d'un homme si dense et introverti, si rustre et asocial, si dénué de grégarité et de consensus, qu'il considérerait que son amour est une préoccupation qui ne regarde que lui et pas celle qui le reçoit, dont il ne doit s'expliquer auprès de personne, et qui lui constitue plutôt une importunité qu'un bienfait. Il n'y a aucune raison, après tout, particulièrement pour un être indépendant, d'admettre qu'il faut partager ses problèmes, s'en épancher, livrer une part de ses soucis personnels, ce qu'il jugera une impudeur ou une impolitesse regrettable au lieu d'un bon soulagement.

Il estimera même que plus un problème est obsédant et profond, plus il est de la nature des problèmes qu'on doit résoudre seul, et il s'empêchera de toucher un mot de ces affections si subtiles, au même titre qu'un être bienséant évite de colporter ses prurits et ses suints, n'ayant pas subi la contagion des superficialités mondaines selon lesquelles un aveu ou une confession valorise. C'est que l'amour est aussi incontestablement une faiblesse à l'homme de discrétion, à l'homme de tenue, à l'homme de contenance, une faille qu'il est honteux d'exposer, l'accès à une partie tendre de soi qui peut servir aux autres à blesser, un point de passage à ce qu'il entend celer pour se prémunir des moqueries et des ragots. Il est parfaitement logique qu'un individu fort se garde de signaler ses amours, et que la rétention de pareilles informations soit justement l'insigne de la force ; tout au plus, s'il voulait un peu édifier par le récit de son expérience, il ne la présenterait qu'impersonnellement, de manière à prévenir l'atteinte qu'on pourrait lui faire – et c'est toujours en quoi ceux qui parlent de lui ne disent pour l'essentiel que des sornettes qui passent loin à côté de leur cible.

Depuis longtemps, je prétends que le secret est une condition de la grandeur : un homme complet et dense aurait tant à raconter de lui qu'envisager seulement un début à ses confessions serait vertigineux et lui ferait pressentir la vacuité d'un gâchis de temps, lui qui tend toujours si foncièrement à l'efficacité.

Il n'y a d'ailleurs pas tant de raisons de supposer que l'amour doit être partagé. C'est en effet qu'à une intelligence purement statistique, les chances qu'un amour soit réciproque sont minimes, pour autant qu'on élise l'aimé selon ses exigences : tout être logique commence par admettre que la coïncidence de deux amours est presque impossible, que c'est une conjonction improbable, si bien qu'il s'empresse de remiser ses sentiments, non seulement selon l'embarras qu'ils lui procurent mais selon le peu de résultats qu'il en espère. Il n'est pas plus raisonnable de supposer que l'aimé vous aime que de croire qu'une personne à qui vous pensez pense à vous au même moment : n'y pas accorder foi est une question de pure logique. Accoutumé à ne pas communiquer ses peines, à les garder pour soi et à s'en arranger seul, l'homme responsable ne se sent guère de poids à taire ce souci qui, à bien des égards, est secondaire en l'existence, ne touchant point aux conditions de ses besoins vitaux et consistant surtout, dans sa conscience rassise, en préoccupation de distraction : c'est quelqu'un qui sait qu'il mange, qu'il a un toit, qu'il se vêt et profite d'assez d'argent, pourquoi ferait-il d'un tracas accessoire une dimension essentielle ? En cette mesure, son sérieux atténue au second degré la cruauté de son manque : il devine combien il serait en quelque sorte ingrat de prétendre au malheur. Il s'est seulement fabriqué une petite obnubilation provisoire : à quoi bon faire une histoire de cette fanfreluche psychologique ?

Même, une fierté l'enjoint à rester farouche et libre : la femme qu'on aime, en cela, est aussi un fardeau, il le sent et s'en agace. Elle fascine, attache, retient, accapare l'esprit, c'est la gêne qu'on ne sacrifie pas facilement, un lest à de vastes activités et pensées, comme tout objet où se focalise l'affection – il arrive pareillement aux artistes de se branler une bonne fois avant un travail difficile pour se débarrasser de l'envie de jouir. Il vaut mieux ne pas aimer, ni des bibelots ni un être, que de se lier à ce qui est incertain et aliène en compromis étriqués et en attachements corrupteurs. Ainsi, l'homme fruste trouvera sa priorité, plutôt qu'à déclarer son amour, à résoudre cette entrave et à la relativiser pour n'y plus songer. Voilà comme l'amour chez lui se dissout dans la réflexion, parce que c'est un être pragmatique qui tient à sa valeur : il le conçoit comme un problème dont la résolution figure dans l'oubli et le retour au labeur, et il laisse aux mentalités femelles le plaisir vaniteux d'y accorder de l'importance et d'en outrer la mesure. Lui ne fait pas de l'amour un sujet d'extrapolation, d'exacerbation, de ratiocination : cela l'encombre. Son âme, sans être triviale, met simplement à sa taille réelle cette fioriture, et s'irrite de s'en sentir malgré lui si concerné. Il rejette l'amour à son importance objective, et s'en prend à lui-même quand il en est obsédé.

Alors, son amour est peut-être plus authentique et plus véritable, parce qu'il n'est pas la parure qu'on disperse et le caprice qu'on effusionne : une volonté y résiste, donc, s'il dure, cela signifie que le sentiment qu'elle veut fuir est d'un matériau plus résistant que celui auquel on s'abandonne immédiatement. C'est presque la preuve que le dédain qu'on tâche à rendre à la personne aimée est un indice de la puissance de son amour : plus un émoi remue et outrage, plus on le garde pour soi parce qu'on l'estime une atteinte profonde et un défaut de résistance, plus on le cache d'autant qu'on s'en sent affecté. Plus ce coup frappe à l'être intérieur du fruste, plus il se garde de le faire sortir, tel un monstre intime, furieux et harcelant, qu'on tient enfermé parce qu'il fait l'impression d'une honte. On n'aime pas être le père du monstre, on répugne particulièrement à le montrer à la personne qui suscite notre admiration, comme on dissimule nos pires souffrances et nos ombres les plus sinistres à ceux auxquels on veut le moins déplaire. Oserait-on bien, d'ailleurs, avouer que ceux qu'on aime sont ceux qui les ont inspirés : ce serait attribuer à des anges nos vices pollués, et l'on se défend d'imputer à des innocents ces maux sourds qui ne dépendent que de soi, ces remugles ténébreux qui ne contaminent que des esprits malades, ces retournements de remords insolubles, ces demi-rancunes adressées à soi seul.

Alors, il endure, cogite, se travaille, aspirant à ce que d'autres efforts l'aident à trouver remède à son malaise, car il sait qu'il n'existe aucune peine qui ne se résorbe avec le temps et qui ne s'atténue avec l'ouvrage. Il l'a toujours éprouvé : rien n'angoisse pour toujours, tout se calme dans la somme des faits qu'on traverse, guérit dans un moindre tourment, tout cicatrise, tout devient ancien et se nivelle, et presque tout s'oublie, du moins en intensité. Il ne s'obstine pas en obsession morbide, mais il attend qu'une complication plus tangible supplante ce détail émotionnel. « Il est amoureux » égale « il est dérangé. » Il n'est pas, espère-t-il, si durablement affecté qu'il semble – plutôt douter de son amour que s'en laisser torturer, car tout s'en va, tout passe, tout cesse d'être aigu en s'éloignant des affres du présent, c'est l'expérience de la vie, inutile de le nier. Cette femme n'est probablement pas si excellente ou elle montrera bientôt des signes de déchéances : la vertu ne persiste jamais, et il faudra qu'elle commette quelque stupide légèreté. À quoi bon réaliser une audace qui conduira à d'autres inquiétudes, autant demeurer obscur et taciturne, autant rencoigner cette délicate lubie, le temps qu'elle passe en prouvant qu'il avait tort. Pourquoi côtoyer cette femme ? S'il y tient, ce sera pour vérifier comme elle se compromet ; s'il n'y tient pas, ce sera pour préserver sa fatale déception face à ses déportements dont il entendra parler. Il n'a, en somme, aucune raison d'un projet avec elle ; tout au plus, il peut trouver, en son désœuvrement, de jolis rêves égoïstes pour atténuer la dureté de son œuvre, pour l'aider à vivre en imaginant un bonheur impossible, il s'en contentera pour se soulager, le soir ou par moments de solitude. Qu'on le laisse tranquille. Même, si elle a de la valeur, elle ne peut l'aimer, non parce qu'il manque de grandeur mais parce qu'il n'est d'aucun profit pour une femme – sinon elle aurait mal choisi, elle devrait s'en apercevoir si elle était fine ! C'est donc seulement à défaut de valeur qu'elle peut vouloir le tenailler en le fréquentant, pour obtenir de lui ce qu'il ne peut lui offrir : qu'elle parte alors ! elle l'importunerait, elle ne connaitrait rien à l'amour et n'aurait pas la profondeur de respecter sa quiétude ou sa gêne.

C'est que cet homme rare ne demande rien d'autre au monde que de souffrir tout seul, honorable et digne : est-ce vraiment trop demander qu'on ne vienne pas réclamer l'explication de sa vie intérieure ? Il sait qu'il n'offusque personne s'il se tait, mais un mot de lui disparate, et c'est l'éternel atermoiement des vérités qu'on ne veut entendre et dont il ne peut convaincre quiconque. Dans son malheur au moins, il est sûr : la peste d'une femme qui voudrait connaître comme il l'aime ! Non vraiment, il se chargera bien de cette lourdeur tout seul comme le reste, et tout ceci décidément ne la regarde pas.

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant