Ce qui impose une certaine « patience » dans le sexe, c'est la manière dont le temps se fige pour celui qui reçoit du plaisir : une démultiplication des durées inflige à l'amant en extase une sortie des heures ; un oubli profond, épandu en soi, le distrait de la chronologie. C'est ainsi que longtemps on peut exiger que l'amant touche, sans se douter de la succession des minutes, en une sensation de permanence ondoyante sise loin de la perception d'un écoulement et proche d'une provisoire éternité. Bien saisi par la jouissance, on ne sait plus les contingences : l'effort d'un homme qui enfonce ou l'abandon d'une femme qui reçoit pourrait ne jamais s'arrêter, une paralysie de gestes identiques imprègne la sexualité, les variations sont rares comparées à la lourde répétition entraînante où s'opère la lente coulée du plaisir. Tout demeure, irradie, arrête, électrise comme la victime percluse par le courant. C'est un attribut de la sexualité qu'on n'a pas assez remarqué : langueur unie, confondue en balancement inlassable comme la mer ; le clapotement même vigoureux des flux et reflux du corps se prolongeant sans conscience d'une réitération ; la stimulation entretenue faisant seule le lien des poses et positions qu'on alterne, changements qui, au regard des stases de ces longs enfouissements en soi-même, de ces pertes de repères, ne durent presque rien. On s'écoute alors, le sexe est méditation, attente concentrée, une captation introspective, une modalité temporaire d'existence, même la respiration n'est plus pareille, se situe hors du nécessaire, se porte au-delà du service d'une physiologique.
Cette irrationalité corporelle caractérise la bonne sexualité : on rend un effort fou qu'on ne sent pas, on tient une vigueur dont on ne s'aperçoit pas, on résiste mieux qu'on ne se serait cru capable, on se crispe ou s'ouvre en une démesure maintenue à laquelle on n'est pas préparé, la jouissance nous maintient en un athlétisme physique, et le cœur cogne sans considération du danger et sans qu'on l'écoute. C'est de cette patience, la patience d'une violente endurance, que je parle. On peut tenir, on veut tenir, on ne soucie pas de tenir jusqu'à mourir : le temps du sexe est parallèle à celui de la vie et de la mort, alternatif, séparé.
Et quand vient l'orgasme, une contention explosive retient et rejette toutes les fonctions normales, induisant une anomalie dont nous ne nous préoccupons pas. Cette commotion est un spasme : le temps du sexe est, plus que celui du sommeil, celui de l'épilepsie. Toute montée du plaisir est une aspiration à un traumatisme.
Ce phénomène, je trouve, rejoint la latence du temps en ce que, dans le sexe, on espère la continuation immortelle jusqu'à l'exaspération, et les vicissitudes perdent toute importance, disparaissent, tout se nivèle dans le frottement intérieur, l'esprit s'atténue jusqu'à n'être plus qu'un désir de poursuite, et c'est ainsi qu'on aspire à une perpétuité de prise, pour que tout dure et soit dur, pour que l'orgie se prolonge, et pour que même l'espèce d'insensibilité qui finit par atteindre le sexe usé soit rehaussée de heurts physiques et psychologiques, de sorte qu'en leur entraînement frénétique l'homme pourrait enchaîner les culs à sauter et la femme les queues à enfouir. L'état second de la sexualité procède de cette tension paralysée. Tout est alors extrême et devient inconséquent sur le monde, l'envie exaltée réclame exclusivement le lancinement d'excitations fortes, l'attention se focalise en ce but sis en-dehors de l'espace et du temps, il ne s'agit plus que de prendre ou recevoir, et cette obsession intime et égoïste, d'une intensité indépassable, fait un contraste, plus tard saisissant, avec l'existence ordinaire et sans choc. C'est une contraction suscitée qui ne désire pas tant la délivrance que l'entretien de sa provocation. Bienheureux, en tous cas, celui qui peut baiser sans exiger l'orgasme.
Mais la littérature pornographique, du moins celle que j'ai lue, n'a jamais parlé de cette immuabilité-dans-l'action : c'est une sérieuse réserve contre la prétention de réalisme érotique. Ces livres ne font souvent qu'aligner des scènes diverses en les renouvelant de détails excitants, sans permettre de sentir l'hébétude-athlétique des partenaires, encore moins la durée de cette obnubilation si caractéristique dans le plaisir et la bête, ce long retour à l'instinct, cette fixation sur la baisée, cette impatience dans la patience, et ce renoncement à décrire cette sensation est patent en ce que rarement un passage de sexe dure plus de deux ou trois pages, encore qu'avec multiplication d'actions neuves comme s'il était nécessaire d'entretenir le plaisir en variations incessantes. La continuité n'est pas rendue avec observation et acuité, le talent du naturaliste ne s'exerce pas au-delà de la crudité choquante, il montre seulement, encore que d'assez loin, ce qui ne se raconte pas dans la vie habituelle. Mais un littérateur attentif et vérace devrait, avec une brillante démonstration de vocabulaire, mais sans exclure la progression traduisant l'intense pénétrance en les spirales centrifuges de la jouissance, faire durer une amazone ou une levrette autant de mots qu'il faut pour tenir en effet presque le même temps à la lire qu'à l'exécuter, et ne rien craindre ainsi, quoique sans atermoiement prémédité ni poseur, de l'équivalence d'une nouvelle littéraire à relater une unique position, dans toutes les infimes variations extérieures et intérieures, telle qu'on la pratique en réalité c'est-à-dire à la fois d'en-dehors et d'en-dedans.
C'est le rapport particulier au temps sexuel qu'il faut souhaiter retranscrire : tant qu'on reste dans des généralités appréhensibles par un esprit dégagé de cette sorte d'intrafusion qu'on devrait rapporter au plus juste, on ne fait que du divertissement et rien d'artiste, on se contente de présenter des images plus ou moins inattendues, en publiant et en exposant des corps nus à des messieurs-dames bien vêtus qui s'en moquent et s'en exclament un peu. On rédige ainsi des livres, et l'on gaspille ses mots. On recopie d'autres fictions. On montre au lieu de faire vivre. C'est la différence qu'il y a entre décrire les caractéristiques taxonomiques d'un mammifère et offrir à comprendre son intériorité.
Cette superficialité renvoie foncièrement au peu d'ambition d'écrivains qui ne se sont plu et suffi qu'à attirer la distraite attention de badauds comme le font les vitrines de maisons-de-passes hollandaises, mais ils n'ont pas pris la peine d'immiscer et de peindre la vie profonde des états saisis, transis, tétanisés, de la possession. Ils ont cru parler de sexualité, et certes, ils ont souvent écrit le mot « sexe » et maints synonymes, et l'on a bien vu des sexes et des formes corporelles. Mais ils ont négligé la plupart de ce qu'il y a d'infra, comble d'impéritie, du moins d'incurie pour le prétendu professionnel qui n'a même pas su où regarder et quoi écrire. Leurs figures sont sans chaleur, sans humain et sans vie : il peut s'y trouver de la couleur, il y manque toujours la qualité ; on y distingue bien des contours, mais ils n'ont pas la teneur ; ce sont des sexes stylisés et sans profondeur, des sexes sans contenu, des sexes qui ne sont pas attachées à des impressions vécues, des sexes sans chair, sans odeur et sans nerfs, en somme des sexes sans sexualité, des sexes dans le temps et l'espace asexués, des sexes qui doivent bientôt passer à autre chose pour ne pas lasser le lecteur pressé sis entre deux affaires. Ah ! quelles nullités sans conscience ! Des livres ainsi bâclés sont si vite écrits, qui ne parlent pas même de leur genre et de leur thème ! Tant de publicité trompeuse ! Montrer des sexes où l'on n'entre pas ! Et il n'y a que cela qui a marché, le reste eût trop fait rougir : le bourgeois ne veut jamais un embarras-de-vérité, il tient aux clichés rapides, aux tableaux d'Épinal, il n'exige qu'un stimulant initial pour se branler et terminer, il finira bien lui-même ce que l'auteur a ébauché, si peu commencé, si mal évoqué... qu'importe, au fond, la complaisance littéraire !
... Ah ! mais à quand, enfin, un artiste de la réalité qui fera son boulot !
