Toujours, le mitigé plaît, à condition qu'il ne soit qu'un tout petit grade au-dessus de ce qu'on prétend déjà savoir. Encore le mieux est-il, pour assurer sa notoriété, de se situer juste au niveau des mœurs et de l'exprimer à l'identique en formules jolies et plaisantes, en la mondanité ordinaire : ainsi entérine-t-on le commun grâce à des tournures et fioritures dispensables faites seulement pour simuler la vérité, et chacun s'en trouve assuré d'avoir raison, ce pour quoi l'on plébiscite et paye.
Lorsque l'auteur de Le Livre de la jungle, dans son poème « If » (dont l'adaptation de Maurois est d'ailleurs fort infidèle), énumère les conditions d'accès à la maturité, il s'arrange pour représenter en manière générale des situations délicates que son lecteur a vécues, et c'est ainsi délibérément qu'il le vante à hauteur de Sagesse, lui offrant l'éloge confortable dont il se sent digne et méritant et pour lequel il récompensera par son adhésion.
Qui n'a jamais cru « garder son esprit » parmi des fous ? « Recevoir des mensonges » sans en rendre ? « Entendre déformer ses dires » sans s'en défendre ? « Marcher parmi des foules » sans perdre ses vertus ? Tout ceci est la fable des humbles-vaniteux qui, non-contents de se croire victimes, parent leur inaction en stoïcisme face à l'adversité :
« Je n'ai rien fait, mais avec combien de bravoure secrète et tue ! »
Aucune des images de Kipling, si favorables à l'amour propre, ne contient un défi ou un but, alors que chacune est censé constituer un objectif glorieux et difficile à atteindre : c'est que chaque fois qu'on s'estime bafoué, le silence qu'on est forcé de prendre, même par lâcheté, se change pour soi en endurance héroïque, et c'est ce qui permet de traverser plus facilement la vexation. Il n'y a pas en ce poème un indice de ce qu'une personne doit affronter avecpuissance pour se distinguer de son enfance, rien qui lui soit actuellement une épreuve, rien qui puisse lui servir de repère au-delà de ce qu'il est déjà, rien qui se signalerait justement par une impression d'étrangeté à ses pensées et usages, par une impression de grand effort, par une impression de se surpasser. Chacun sait, a toujours su, sera à jamais, que c'est cela, « être un homme », c'est-à-dire subir ce contre quoi on n'a pas le courage de lutter, parce que c'est à peu près ce qu'il pratique, si bien que tous peuvent poursuivre leurs enfantillages jusqu'à la mort sous ce prétexte de les avoir dépassés.
On ne détermine la hauteur que selon sa taille : on se rapporte à soi pour la définir. Un nourrisson semblablement écrirait : « Si tu peux renoncer au sein de ta mère et oser te mettre debout, tu seras un homme, mon fils. » Ça paraît toujours un petit peu au-dessus de soi, pourtant c'est ce que ce nourrisson effectuera de toute façon, qu'il le veuille ou non : autant estimer cela une vertu.
Partout où l'on cherche d'abord à reconnaître ses attributs pour exemplifier un Homme, on ne réalise qu'un modèle de ce qu'environ tout le monde se considère. C'est ce qu'on appelle la vanité et la racole. La littérature célèbre n'est faite que de flatteries ; lire un texte connu, c'est inévitablement constater qu'un auteur a surestimé ses lecteurs et les mœurs, a loué la sagesse-pour-tous, a exacerbé les certitudes auto-justificatrices de son Contemporain.
Pourquoi tout le monde l'a acheté ? Parce que tout le monde en est content, parce que tout le monde s'y retrouve sous un jour meilleur.
Mais on n'est pas un grand homme parce qu'on a pensé banalement tout ce que Kipling a chanté à la gloire du bourgeois. C'est facile et piètre, c'est commun et vulgaire. Il n'y a qu'un vers susceptible de surprendre c'est-à-dire d'offusquer par quelque inhabitude curieuse, c'est :
« If neither foes nor loving friends can hurt you, »
Mais mêlé comme il est parmi une multitude de propositions falotes et trop largement appliquées, il passe inaperçu, le lecteur l'admettant comme une figure de style et n'envisageant certainement pas de perdre toute sensibilité à l'égard de ses ennemis et amis. N'être « blessé par personne » est un idéal trop âpre pour l'homme moderne, et il vaut mieux pour lui affecter de ne rien ressentir ou de ne pas se plaindre de ce qu'il n'a que la faculté de recevoir (j'allais écrire : « en silence », mais c'est assurément une partie qu'il faudrait adapter au Contemporain, que le Contemporain doit oublier ou travestir, pour que le poème s'applique à lui, car jamais il ne tait ses peines), plutôt que d'entendre qu'un homme véritable est devenu si indifférent à son environnement, si blasé aux déceptions prévisibles, qu'il ne dispose plus d'une capacité au choc issu même de personnes qui prétendent l'aimer. Cet homme ne compte sur personne et n'aura aucun scrupule à sacrifier tout ce qu'il possède. Sa possession capitale – la seule qui compte pour lui désormais – est ce qu'il a bâti de plus intègre et inébranlable :
Lui-même.
C'est autrement qu'il prouvera sa force, sa résistance, sa philosophie, son pragmatisme et la résolution de sa solitude, de son autonomie et de sa liberté ; ainsi :
Quand, parce qu'il refuse non de se battre mais de contraindre autrui, il sait son amour en compagnie d'amants qui la jouissent, ne s'en offusque pas, s'en moque puisque ça leur fait plaisir, et presque considère qu'il devait s'y attendre s'il ne l'avait déjà fait.
L'abandon de toutes les satisfactions qui dépendent d'autrui, l'absence de regret de tout ce qu'il avait choisi quand il n'était pas encore Homme, la longanimité entière et authentique, point simulée, face à tout ce qui est censé bouleverser l'existence par désillusion, la défiance sans haine ni rancune, moins résignée que prévoyante, de tout ce qui est dans le monde hors de soi, voilà ce par quoi, si l'on doit souffrir pour devenir supérieur et enfin adulte, en mesurant combien tu restes éloigné d'un individu qui peut voir son aimée tenue par des mains étrangères, baisée avec avidité sauvage sans vergogne ni égard, et enculée avec un bonheur réciproque qui ne te concerne plus, tu seras un homme, mon fils.
Mais évidemment, comment Kipling aurait-il pu publier ça ?!
