... et c'est le malentendu surtout qui me travaillerait, comme en tout je redoute l'erreur, même des autres et d'y avoir ma part (ainsi abhorré-je qu'on soit de mon avis si c'est avec de fausses raisons) : par où aurais-je suggéré ou induit que j'étais aimable ou que m'aimer serait juste ? Moi qui me défends de séduire, moi qui refuse de tromper le moindrement au point que j'ai longtemps présenté un peu « négligé » à mes évaluations pour compenser la tromperie qu'il y aurait à paraître préparé, moi qui suis d'une honnêteté si maniaque que je ne me vante jamais, et d'une conscience si vétilleuse que toute ma littérature consiste à révéler avec modalisation, à travers le peu que j'écris qui est tout ce que je sais, l'étendue de ce qu'en fait et par contraste je ne suis pas, j'en tirerais scrupules et remords, il me faudrait lever la faute, et j'aurais honte d'avoir engagé une personne à m'aimer, moi !
Il me semble que je m'efforcerais surtout, en dépit de mes éclaircissements et malgré l'affection qu'on aurait pour moi, à garantir la liberté d'un renoncement, à conserver ouverte la voie d'une volte-face, à faciliter à tout instant ma désaffection, tâchant à admettre pour naturel et sans conséquence qu'un déni succède à un attachement fallacieux, comme s'il n'y avait, pour celle qui partirait, pas plus de regret à tirer que de jeter une cigarette après en avoir aspiré une bouffée. Je voudrais régulièrement lui rappeler la possibilité de s'en aller sans obligation, sans plus d'entrave qu'après avoir réfléchi on s'aperçoit d'un tort et qu'on juge sans un repentir que, la carte n'indiquant pas l'endroit où l'on voulait se rendre, on peut se dérouter sans songer au lieu qu'on abandonne, anodinement et sans même s'agacer de son erreur.
Probablement, une froideur, ma circonspection, ce recul distant, inciterait une femme à fuir : ainsi, un homme qui ne croit pas les « Je t'aime », qui affecte de ne pas les entendre, qui obstinément n'y répond pas et tâche à ne pas les formuler s'il les pense, est un sujet qui frustre des dépenses d'amour qu'on lui fait, faute de rendre des témoignages d'attachement. L'amante contemporaine veut tôt ou tard être payée de retour : cela se comprend, on se lasse de dépenser sans obtenir, un investissement nécessite un profit. Je trouverais ce jeu ridicule et préfèrerais le dédaigner ; or, une femme dont on méprise la passion risque fort de devenir un tourment.
Un amour pour moi me serait un souci : travaillé, mortifié, gêné par la disproportion de sa bienveillance et de ce que je m'attribue de sympathie, j'estimerais de ma responsabilité de ne pas obliger l'amante par des démonstrations d'affection, afin qu'elle demeure disponible à d'autres hommes et que je n'envisage pas l'assurance que cet amour dure, puisque, son objet étant surestimé, je le pense provisoire. De surcroît, un détachement douloureux me poindrait, au moins par moments fugaces, dans le constat embarrassé d'une déraison et d'une anomalie, ou je ne croirais pas cet amour par où il est absurde, ou je m'en méfierais par où il signale une névrose que j'ai toujours rejetée – j'ai peu de relations, et j'ai pour instinct de fuir la toxicité et l'influence des esprits malades. En cela, ma Muse me serait importune quand elle me paraîtrait impossible ou bizarre, comme il déplairait d'avoir attaché à soi quelque animal inférieur ou un dément fragile. Je ne me croirais toujours pas plus accompagné ni conforté de me savoir sous cette attention aberrante, et devant veiller sur cette femme au titre de fascinateur, je me tiendrais constamment prêt à son départ pour accompagner son rétablissement à la réalité.
Ma solitude est en cela profonde, plus profonde qu'on imagine. Je ne veux point qu'on m'aime, rien qu'en pensée cela me dérange, j'ai l'idée de cette étrangeté en horreur, j'en conçois un frisson, une appréhension sinistre, une vision tératologique – j'ai peut-être tant d'empathie qu'à tâcher de comprendre mon amante je m'en verrais, comble du tabou, autosexuel, ce qui est plus répugnant que d'imaginer l'amour homosexuel quand on est hétéro. Car ce monstre se connaît, c'est un monstre salubre, il n'aime pas une personne qui aime les monstres, l'amateur de monstre le dégoûte comme lui déplaît qu'on goûte les criminels ou les fous, il a un jugement sain, méprise les partisans de monstruosités, et c'est en ceci qu'il tient à sa solitude : par morale presque il se soulage de ce qu'on le discrimine, cette poursuite étant signe qu'il y a encore des hommes et qu'il leur est un monstre. S'il ne regrette rien de ce qu'il est, une destinée s'étant attachée à lui, et ne pouvant changer son anormalité et sa condamnation, sa réclusion ne lui fait plus mal, mais c'est à condition qu'il puisse s'en charger par des travaux de douleur répétés et ponctuels, par des réflexions et des actions qui écartent la possibilité de son humanité, par des exercices où il s'enferre en son essence et par lesquelles il parvient à ne plus soupçonner qu'il pourrait être quelqu'un d'autre et par exemple un homme, homme qu'on peut aimer et qui peut aimer. Il a appris à gérer avec habitudes son existence de monstre, avec des routines d'actions monstrueuses qui le conservent éloigné des tentations de rapprochement humain ; il œuvre en monstre quotidien et parvient à s'accepter. Sa monstruosité, il la peut assumer si rien ne vient interférer pour lui faire croire qu'il soit autre qu'un monstre. Savoir qu'un exil irréparable le tient hors de l'humanité lui est une consolation et un équilibre, il est comme le Juif historique toujours assez content tant qu'il ne s'imagine pas une fraternité : ce monstre peut réussir à vivre sans inquiétude supplémentaire si nulle ne l'aime et si personne n'a d'égards pour lui, c'est de cette façon, avec cette méthode et cet emploi du temps serré, qu'il est résolu à sa monotonie aveugle, dépeuplée et sans espérance.
Il est dans le marais sale loin des visages blancs, lisses et parfumés. Il ne veut pas songer à des robes et à des tendresses, à des chevilles et à des rubans, à des égards et à des caresses ; c'est seulement ainsi qu'il parvient à être, jour après jour et laborieusement, sans une pointe ; on le laisse, il n'est pas troublé, il ne connaît pas autre chose. Un ogre est rare et fait des œuvres qui ne ressemblent pas à celles des hommes : si une femme lui venait avec les appâts doucereux de la candeur et les blandices de la pureté, peut-être voudrait-il devenir humain pour lui plaire ou pour mériter mieux son amour, peut-être tendrait-il à devenir ogre assimilé, et, incapable désormais d'être un ogre accompli, il ne parviendrait à jamais qu'à rester un humain manqué, et toute son œuvre en serait gâchée.
Muse-femme, ne viens donc pas attendrir le monstre et lui provoquer le Doute, et ne le ramène point par la reconnaissance parmi les trop-humains : tu n'as rien à craindre de lui, tu le sais, Traîtresse, Profiteuse, Hâbleuse, et tu profites de son innocuité ?! C'est un ogre de bonne foi et qui ne sait pas nuire, mais il a tout à perdre à s'illusionner de ta douceur, et c'est par où, loin que tu sois en danger avec lui, si tu le gagnais et persuadais d'amour, tu le circonviendrais, tu le déconcentrerais, tu abuserais de lui, et, qui sait ? tu lui tuerais innocemment tout ce dont il peut s'enorgueillir et se maintenir en estime, à savoir, en sa lourde et fatidique Constance, d'être un monstre que nul ne doit ni ne sait aimer, et qui, dans cet état incurable, net et ségrégé, aime au moins à ne rien devoir à personne.
