Le désir sexuel de l'homme se constitue comme un paradoxe : il est volonté à la fois de plaisir et de faire plaisir, c'est un hommage qu'il rend autant à ses instincts qu'à celle qui les provoque, c'est une profanation du sacré que représente l'aimée quand on la prend pour amante animale. L'ambivalence d'égoïsme et d'altruisme où l'homme devient duel et interlope, où sa puissante volonté de férir se mêle au respect que lui inspire celle qui doit consentir à être percée et traversée, fait en sa conscience un curieux mélange où sa décision immédiate est sans cesse mêlée d'objections. Il veut parce qu'il s'aime, mais il s'assure qu'elle veut parce qu'il l'aime, cependant qu'au rut il tient moins à l'intégrité d'elle qu'à son insolente enfreinte, nonobstant que si elle ne participe pas à sa domination il y prend moins de plaisir...
Or, à un moment, il faut choisir, car balancer revient à renoncer à jouir : la résolution qu'on a déterminée vaut pour une certaine durée, autrement l'action est entravée et atténuée car il faut, pour agir avec vigueur, ne pas sans cesse réexaminer ses motifs.
C'est en cela que le mâle, croyant avoir jugé dans l'environnement que les conditions sont favorables à la performance sexuelle, se réduit un moment à la morgue de la brute. On le suppose parfois violeur par nature, pour ce que, après estimation des circonstances, il doit agir et devient difficile à dévier. Mais un exemple personnel d'action, c'est ce qui manque souvent à ces accusateurs de l'homme, en ce que la moindre occasion de performance suffit à comprendre le processus et l'importance de la résolution. Tous ceux qui ne font qu'attendre des ordres et y obéir ignorent ce que c'est que de prendre position : un engagement, c'est, après avoir délibéré, l'action qu'on ne reconsidère pas tout de suite et seulement après une stimulation contradictoire. Seuls ceux qui ne décident rien méconnaissent cette règle humaine de la volonté : agir en son nom, c'est toujours oser risquer une erreur d'appréciation et s'enfoncer dans un jugement.
Je ne veux pourtant pas dire que l'amant ne trouve pas le moyen, si la femme s'inquiète, de retenir ses élans d'étalon entraîné, mais un mécanisme est enclenché chez lui qui, s'il n'est pas réfréné d'indices manifestes, mènera, par la possession de la femelle, à une désincarnation de la muse.
J'en ai déjà parlé, c'est évident sauf pour les féministes et les jeunes contemporains : pour baiser, il ne faut pas craindre d'avilir. Peut-être les femmes ne conçoivent-elles pas qu'il est impossible pour l'homme de continuer d'aimer platoniquement sa conjointe cependant que, la voyant ouvrir démesurément les cuisses, il y enfonce sa bite comme on plante un pieu dans le sol. La hargne nécessaire à commettre une action forte implique que l'esprit ne soit pas tant occupé à des doutes ou à des précautions.
Un entraînement de frénésie pousse le mâle à mesurer l'efficacité de son geste à l'aune de la jouissance qu'il prend : il suppose primalement qu'elle aime ce qu'il aime, c'est en quoi, probablement, pour qu'elle soit prise de manière qui la satisfasse, il doit aussi être poussé par des débordements de plaisir – c'est qu'autrement il doit « compter », ce qui le rend moins fauve, moins fort, moins puissant, donc moins admirable. C'est par la sauvagerie qui la circonvient et qu'elle excite que, notamment, elle se voit comme objet de désir et par conséquent s'abandonne mieux à sa réification ; car l'image compte pour la femme davantage que pour l'homme, peut-être parce que dans l'activité et l'effort qui sont alors principalement masculins elle a, elle, bien plus l'occasion de se représenter des scènes au lieu de s'épuiser ; elle a le temps de se stimuler par l'imagination, elle peut s'exciter davantage par des pensées. Il ne fait ainsi aucun doute que son plaisir dépend de la façon dont elle se considère au sein-même des ébats, dont elle se sent convoitée, dont elle s'estime voulue, en sorte qu'on ne la trouvera guère disposée à goûter une sexualité si elle songe par exemple qu'il se contient, qu'il calcule, qu'il hésite. Le plus souvent, elle a besoin de confiance, ce qui s'entend à la fois comme la certitude de ne pas être blessée et comme la démonstration que l'amant est plein de désir d'elle. C'est, je pense, cette parité de la protection de son intégrité et de la résolution de son amant qui constitue, en plus de ce qu'il y a de mécanique dans l'orgasme, les conditions de la montée de sa jouissance.
