Je sais ce que je vaux, et comme mes vertus finissent par devenir un fardeau, des défauts pour celle qui veut se vanter d'avoir des vertus contraires ; je connais mes incompatibilités, non tant mes humeurs mais mon absence d'humeur qui épuise, je devine l'usure que provoque ma fréquentation, ma constance intransigeante et rationnelle qui abîme toute affection, cette crainte qu'inspire mon absence de peur d'être et d'agir, et cette impassibilité supérieure où l'on se sent en-dessous de moi dès qu'on se divertit. Je considère que la condition de la grandeur virile est de ne jamais forcer personne, d'accepter d'être déserté, de ne pas redouter la solitude désolante, de n'obliger à fréquenter aucun des insignes, fussent-ils usurpés, de sa propre grandeur. Je suis d'une fière race idéale qui ne s'impose pas, qui n'insiste pas, qui laisse libre ou qui, dans la captivité, mépriserait par où la contrainte serait tout ce qui retiendrait quelqu'un de déchoir – je veux être entouré d'hommes, pas de chiens, ou rester isolé. Je tiens aussi à ne pas plaire pour ce que je ne suis pas, ni à déplaire par des rets, des tromperies, des insistances ou des détours : je réclame qu'il y ait des indépendances et des forces autour de moi, même antagonistes, mais pas des élèves, pas des enfants. Ni par ces écrits ni par mes paroles je ne tente depuis longtemps de persuader : je laisse l'auditeur ou le lecteur se faire gagner par mes mots s'il y est accessible, s'y fermer avec imperméabilité s'il préfère les rejeter, et je mesure sa hauteur par sa faculté à intelliger au moins des réflexions, à les comparer, à s'en servir, à les intérioriser provisoirement, même si c'est finalement pour les réfuter.
Je n'ai pas besoin de compagnie, je ne me sens pas l'envie de livrer des confidences, et c'est tant mieux, puisque personne ne m'aimera.
Du moins, toute Muse me quittera. C'est irrémédiable et ce n'est pas un émoi que je me chante en guise d'élégie pathétique, en entraînement de douleur éplorée pour me sentir vibrant, en terminaison de fatigue puérile après une longue journée ; ce n'est pas un larmoiement public et ostensible, ni une manière de conjurer le sort, ni une excuse pour demeurer tel insupportable que je suis ; c'est un fait et qui ne m'atteint presque plus, un constat objectif, quoique sis dans l'avenir. Quand le ciel est gris, quand les nuages sont épais, quand le baromètre est lourd, il va pleuvoir. Qu'une femme doive se séparer de War est systématique comme l'eau doit se séparer de l'altitude où elle se vaporise : qui prétendrait que l'homme de science déclarant ce théorème est un pessimiste ou veut qu'on le console ? Ai-je déjà affecté ou menti ? – j'ai seulement caché, je n'ai rien adultéré, falsifié, exagéré. J'établis une loi, cette loi est logique, et, si j'admets que ce phénomène est fatidique, relatif à des facteurs naturels qu'il serait inutile de contraindre, il ne m'importe pas de m'en satisfaire ou de m'en blâmer, je ne la déclare qu'avec des preuves.
C'est ainsi. Elle est déjà partie, ou elle est sur le point de partir, ou elle partira.
Ma Muse, je la remercie, elle est passée ou va passer ; grâce à elle, hier, là ou demain, une tendresse aura glissé dans ma vie. Un merci warien est un don pesant, je ne le fais pas à la légère – rien n'est anodin avec moi. Il est tard, elle est restée toujours tard, et c'est tard qu'il lui a fallu se rendre à l'évidence qu'elle n'était pas destinée à mon caractère invivable. Elle s'est obstinée peut-être à le croire, elle s'en est sans doute longtemps persuadée, elle a fait des efforts. Je la plains, et compatis à sa douleur au moment où elle comprit son erreur. Aucune femme ne devrait vivre avec un géant, fût-ce la Muse, fût-ce la fiction que je me représente pour peupler mon existence d'une féminité, fût-ce l'imagination consolatrice formée par un esprit solitaire, probablement dérangé, si disparate avec son époque, si intempestif, que c'est comme s'il existait en un monde intérieur inventé par lui seul. Je n'accuserais par cette Muse de trahison, je la pardonnerais et la libèrerais de moi si, pour son départ, sa bonne foi endurante savait que son futur est compromis avec moi, si elle a essayé et persisté tant qu'elle a pu et si elle doit enfin et plus légèrement se pourvoir d'une vie où l'attend le bonheur moins absolu ni impossible. Cette Muse, je l'entends, et, pour son amour, loin de seulement l'excuser, je l'encourage à partir.
J'ai toujours préféré qu'on me quitte avant que je déçoive : combien de fois ai-je même pris le départ prématurément pour ne pas devenir importun ! Je voulais rester ce soir, ami ; mais je redoutais tant qu'à telle heure tu me signales, toi, qu'il était temps de m'en aller !
Merci.
Là où l'on ne se sent rien à construire, on a raison de ne pas persévérer avec des truelles et des ciments factices. Je refuse surtout que la vie avec moi soit pour quiconque une détention : je préfère n'être rien plutôt qu'un geôlier. Pars donc, Muse ; je me doute que ce n'est pas par gaîté que tu renonces à mon embarras et à mes tracas. Je n'ai pas voulu ce qui est arrivé, mais j'ai voulu, c'est vrai, qu'après avoir souffert malgré moi, tu quittes ma pénible austérité. Je n'ai pas « fait l'effort » ; je n'ai pas pu m'empêcher d'être le meilleur homme que je me suis cru devoir devenir, fût-ce un encombrement, fût-ce un endurci, un incorrigible, un irrécupérable : j'étais résolu, certes, non seulement résigné, à atteindre cet idéal, j'étais déterminé à commettre ma folie jusqu'au bout, et tu n'as pas pu compter en cette volonté opiniâtre. Il me fallait, quelque vigoureuse puissance m'y poussant, être contre tes désirs ce que je suis et ce que je serai.
C'est pourquoi je dis : Merci ; je ne dis pas : Pardon.
...
Tout ce que j'aurai à faire après sa libération, après son oubli, après son retour à la vie normale dont je suis l'éternel exilé, sera, pour me venger, d'être encore plus haut, digne, altier, superbe, afin que, de mon point de vue, la rupture signifie à celle qui m'a fui un profond regret et un gâchis immense.
Cependant, bien entendu, ce sentiment lui sera aussi insensible que ma taille, puisque c'est justement à cause des lourdeurs de mon altesse que j'aurais fini pour elle intolérable et oppressif.
Il fera longtemps alors qu'elle aura cessé de peser mes textes, qu'elle aura remisé ces importunités, qu'elle n'y attardera plus un instant, qu'elle ne les palperait à son préjudice que pour se souvenir de mon incommodité et se conforter de sa décision, et c'est pourquoi j'écrirai dans son vide, loin de sa présence, hors de son attention, oublié dans mon hautaine suprématie, œuvre absurde où ma revanche consistera à me sublimer grandiosement par le verbe pour celle qui ne veut plus m'entendre ni ne peut plus me comprendre. Comme le prisonnier criant contre le mur étanche de sa cellule les injures les plus mortifiantes et les plus justes, elle sera sourde à ces persistances, celle à qui elles seront adressées, derrière des mètres et des mètres d'espaces isolés, ignorant la voix qui ne lui parvient plus et dont elle ne devine rien, son qu'elle n'a pas la moindre nécessité ni curiosité d'écouter, cependant que, de ses oreilles même proches ou de ses yeux directs, elle ne saurait déjà de quoi il s'agit, refusant de percevoir, refusant d'évaluer, refusant d'admirer et d'aimer celui qui sera devenu, par elle et contre elle, l'encore meilleur des hommes.
