Je nie qu'innocence et ingénuité soient pour l'homme des facteurs fonciers d'excitation sexuelle, et, contre des apparences, je ne crois pas qu'il trouve tant de plaisir dans la défloration et la corruption. La profanation, au sens d'une contrainte exercée contre la pureté pour l'avilir, n'a en soi guère d'attrait. Tous les goûts existent bien sûr, mais l'intérêt à abîmer reste faible et marginal, tout en particulier s'il on le conçoit comme un abus contre le consentement, et le bon défoulement qu'on éprouve dans une sexualité débridée s'accorde mal, comme je l'ai expliqué par ailleurs, avec le manque de coopération.
Quand la candeur excite, c'est bien plutôt par feinte c'est-à-dire dans l'exercice d'un jeu de rôle. On peut vouloir d'une jeune femme qu'elle affecte d'être étonnée ou de ne pas vouloir, mais le viol n'aurait concrètement aucun avantage, ou c'est que l'homme se fait d'un viol une idée certainement peu en accord avec la réalité inconfortable et importune.
Ceci est un avis plus éclairé qu'on ne pense. J'examine toujours avec force pénétration la mentalité humaine, au lieu de me contenter de mon système de pensée – je m'extrapole, si l'on veut –, bien que j'exclue évidemment les cas exceptionnels et pathologiques, et je ne rends mes conclusions qu'après examen, sans nulle présomption. Celle-ci peut s'inférer logiquement de l'exagération de la situation : tout homme peut avoir du désir pour une mineure, mais presque aucun homme, se figurant une fille de sept ans, n'en tire une stimulation sexuelle, encore moins un rut ; c'est pourtant le cas où l'innocence et la pureté sont à leur paroxysme, façon de montrer que dans le désir universel des jeunes femmes, ce ne sont pas ces attributs qui sont exactement ou exclusivement recherchés, mais autre chose qui relève d'un écart à l'intégrité normale d'une fille. L'érection ne passe pas par la vue des écolières. Mais une écolière peut induire l'érection, une certaine sorte d'écolière qui n'a environ aucun rapport avec une écolière d'école.
Je vais expliquer, mais je tiens à ne pas exclure la perversité de la sexualité, de manière à ne pas faire accroire que je la considère en théoricien platonique et déconnectée. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. J'entends bien la sensation enivrante de pouvoir, de maîtrise, de domination, qu'on peut tirer d'une personne fragile, ainsi que les rehausses d'ego, chez le puissant, dans les témoignages de douleur et d'angoisse que rend une victime, mais j'entends mal que la violence soit confortable pour le violeur dès que l'objet se débat ou ne contribue point à cette satisfaction. C'est sans parler du péril énorme, pour l'abuseur-en-cours, des conséquences de la justice, des négociations consécutives pour empêcher la plainte, de l'achèvement prévisible du moment de jouissance dans la redescente et dans l'entrave, toutes représentations qui nuisent forcément au plaisir immédiat et qui ne doivent pas laisser dans l'esprit du criminel beaucoup de quoi profiter du forfait.
Il est pourtant un fantasme indéniable dans la perfection d'un corps jeune et mince, seins petits et fermes, cheveux blonds lisses, yeux très bleus ou très verts – quelque chose d'angélique et d'apparente candeur. Ce profil, qu'on regarde sur les sites pornographiques, semble appeler un instinct mâle et possessif, et évoque la pédophilie par la finesse des corps faits pour paraître mineurs et qu'on range sous des catégories afférentes. On dirait alors une incitation déplacée, on croit voir des filles, leur sexe imberbe et leurs gémissements subis, comme ces japonaises pâles qui rendent des sons aigus, semblent servir à provoquer des passions de père illégales, des tabous exposés, des transgressions immorales. L'homme troublé peut croire à un noyau malsain en lui, et s'inquiéter de sa disposition présumée à attenter à des enfants. Il voit là des juvéniles, des glabres, des couleurs rares – yeux et peau –, et il en veut. Il devine en ces portraits en acte des exceptions de femmes que la vie n'a pas altérées. On dirait des anges. Il aimerait bien sauter une de ces petites anges...
Quelle atrocité ! dirait-on. Et c'est la pornographie qui incite à cela : interdisons donc la pornographie !
Mais il y a, je trouve, une dimension négligée de cet abus feint, une falsification radicale, et c'est ce qui finalement rassure et réfute la nocivité de ces images, à savoir :
Le caractère de soumission très volontaire qu'expriment ces modèles nets et absolus.
Le spectateur, en remarquant la fraîcheur noble, la chair sans défaut, le regard enfantin, tant de valeurs imprenables, oublie qu'il ne tient pas en fait à abaisser des perfections. On lui fait seulement croire qu'il pourrait désirer salir une vierge impeccable, mais c'est sans compter sur la façon dont la « fille », au corps superbe et supposée vertueuse, accepte, adore et manipule, manifestant tous les signes de l'expérience.
Rien qu'à les voir faire, on sait aussitôt que ce ne sont point des filles.
On ne désire point des mineurs, on désire des majeures mal grimées en filles, au même titre que des femmes se revêtent de bas de laine blanche pour imiter de loin des écolières. S'il s'agissait d'innocences bafouées, on en serait choqué, on resterait perclus, il faudrait au moins de longues heures pour surmonter le traumatisme ou l'effroi. Or, on reste entre adultes puisque ce sont manifestement des actrices toute libidineusement consentantes. Il n'y a qu'un vernis de transgression, à peu près comme on peut insulter et malmener un peu sa partenaire lorsqu'elle y trouve elle-même un sujet d'excitations.
Le fantasme viril n'est ainsi pas de monter bestialement une enfant impubère – j'exclus encore les cas pathologiques, je ne parle que de la règle générale. En revanche, l'homme se sait indigne de la Beauté inaltérée, il croit même peu à son existence, et il se contente le plus souvent d'une femme accessible, mais si l'une de ces déesses virginales non seulement s'offre à lui mais lui présente les prémices d'une faculté sexuelle supérieure, alors se mêle au respect qu'elle lui inspire l'impression d'une débauche enivrante dont elle seule assume la responsabilité et non l'imagination maladive du mâle. Ainsi, dans ce spectacle de chairs blanches, ce n'est pas l'ange chrétien qu'il admire, c'est la perfection d'une femme divine en son corps qui est encore plus parfaite par sa perversité.
Le mélange de pureté et de dépravation, voilà la recette d'une ange spirituelle enfin faite aux proportions corporelles de l'homme : car la candeur ennuie, et la saleté lasse. Rien de plus renversant qu'une femme qui vous suce délicieusement et de toute sa volonté mais avec un air de tranquillité puérile. Jamais on ne penserait à emmener une créature lumineuse et pure dans son lit, parce qu'on se saurait piètre, en-deçà d'elle, et l'on tiendrait plutôt à la protéger qu'à la pénétrer du sexe. Mais si un jour, malgré cette image chaste, elle vient à lui d'un air luxurieux, exprime une adoration sensuelle, et le fixe de la clarté de son regard cependant que, de son plein gré, elle le consomme expertement, il est comblé alors, mais pas parce qu'il assouvit un plaisir brute de violeur, parce qu'il a trouvé au monde une alliance accomplie de la vierge et de la pute, suprêmement perverse c'est-à-dire intacte et vicieuse, la femme idéale – ainsi peut-il à bon droit et malgré lui baiser bien fort celle qu'en toute autre circonstance il n'oserait toucher.
