Lorsqu'un écrivain publie un texte, il anticipe un certain impact psychologique que son écrit pourra produire et qui s'inscrit dans l'intentionnalité de son sujet et de son style. Autrement dit, sachant qu'il va réaliser un effet, il mesure la qualité de ceux qu'il va ainsi « provoquer » pour déterminer si cette réaction est un souhait ou un regret, un but ou un malentendu : il n'a certes cure d'inquiéter des imbéciles ou d'embarrasser des sots. Or, il sait que la majorité des lecteurs sont de petits esprits, public diverti qui se fait du livre une idée de plaisir et d'évasion, c'est pourquoi il est plus satisfait que déçu de créer chez eux un dérangement et un désagrément.
S'il a donc une conscience élevée et une intégrité dure, il se prémunit de la tentation de correspondre aux attentes du vaste lecteur, et se plaît d'avance à déjouer le préjugé confortable : il se méfie de la tendance à vouloir complaire, à abonder les proverbes bienaimés, à poursuivre les fausses audaces mièvres qui attirent et font recette parmi les mœurs. Il sent que chaque sujet recèle son lot de facilités agréables, et avant de s'y consacrer peut-être en vain, il veut évaluer la probabilité d'être mécompris, non pour susciter l'adhésion des masses, mais parce que rien ne lui est plus pénible que de paraître s'accorder à des gens qui croient l'avoir entendu et qui le remercient en l'interprétant à tort.
L'œuvre d'un auteur intelligent, honnête et scrupuleux, en un monde de relations surtout médiocres, consiste notamment à s'abstenir d'écrire ce que la plupart vont aisément apprécier, et même ce qui leur semblera appréciable à première vue (car ils font très rarement l'effort d'un second regard). Non qu'il faille à tout prix importuner et dégoûter, mais la littérature, dans la pureté qui caractérise son but tel que je le préconise, n'est pas ce qu'on doit laisser à l'influence des sympathies prochaines, à la popularité, au commerce et aux adhésions faciles. L'artiste tient à ne pas dépendre des faveurs d'un client, aspire à ne pas se laisser gagner et corrompre par des modes vulgaires, garde l'esprit fixé au piège de se sentir flatté par des affluences, d'être complu avec fierté par des communautés, de se mettre à rédiger des textes pour accroître un lectorat conquis à des thèses falotes ou à des beautés pleutres, c'est pourquoi il redoute en premier lieu l'imitation et la copie qui, en devenant inconscientes, s'ancrent par degrés au caractère, altèrent en profondeur la personnalité, et font de la création un repère de conformités bienséantes, c'est-à-dire rien que la perpétuation de ce que l'homme moderne veut trouver pour se sentir suffisant et même bon, cette espèce de journalisme mi ironique mi doucereux qui, en France, tient à la fois de la rumeur et de la capucinade.
Mentalité dérisoire dans tous les sens du terme : gouaille superficiellement méchante, et tendresses épidermiquement bonnes. Territoire majoritaire des conventions morales par quoi il faut passer, et rester, pour avoir du succès, et s'attirer une audience vaste et durable. Lieu de la plupart des écrivains de toutes époques.
***
Mais ce qui devient troublant à cet auteur, en un problématique second-degré à cette vision de son devoir et à sa vigilance digne, c'est lorsque, augurant et sachant dès les prémices qu'il sera compris de travers et même à l'opposé, son texte s'inscrit dans un genre de tradition qui, par cette seule appartenance ostensible, par cette apparence connotée, plaira sans qu'il soit besoin de l'examiner.
Alors, il risque fort de susciter une audience à laquelle il répugne.
C'est aussi bien le cas par exemple pour la poésie où la plupart des Contemporains ne croient lire que des amabilités élégantes et infécondes, oubliant ce qu'ils n'y peuvent trouver et sont incapables de discerner, que pour l'oraison funèbre où, comme chez Bossuet, il est d'usage de déclamer un maximum de mensonges pour célébrer le mort qui paraît toujours, quelle que soit son identité réelle, comme un ange regretté, un symbole de bonté, si bien que toute nuance à cette représentation passe automatiquement inaperçue.
