Un jour, un genre de Léon Bloy, que je lis en ce moment, lira mes confidences avec le cynisme du littérateur qui ne croit qu'en ces bons-mauvais-mots « à la française » et qui brûle surtout de les publier pour s'en vanter comme d'une quintessence de la distinction humiliante. Et il ne sera pas difficile à trouver : l'apanage du lettré contemporain, avec ou sans particule et sectarisme pédant, est de vouloir diffuser sa lettre pour qu'on la commente, et il a la faconde intarissable de souligner sa propre critique. Je devine sans mal ce qu'il dira de mes réflexions, particulièrement en ce qu'un péremptoire lui épargne de réfléchir en lui permettant d'écrire ; il dira : « On n'a cure de ce que juge et sent ce cher Sir War, logorrhée bizarre et sans audience. »
Il est vrai.Mais on n'a pas idée, si c'était bien ce qu'on prétend, d'avaler ces inlassables excréments qu'il paraît que je produis. Il y a plus absurde et indécent que de les produire, si on les suppose tels, c'est de les manger et revomir pour les exposer après une énième digestion. En général, on n'est guère honteux des fientes qu'on a faites, il est même de quelque ordinaire de ne pas déprécier l'odeur ou la forme de ses déjections, mais où l'insanité atteint son insalubre paroxysme, c'est de faire sa provision des selles d'autrui, de les mastiquer et d'en cracher une bouillie qui, pour toute matière personnelle au manducateur, ne contient que la bave corrompant ce qu'il mâcha et acidifia de ses sucs salivaires.
Je réponds : « Vous n'avez cure de ce qui émane de moi ? C'est donc trop s'en nourrir que d'en parler une fois, et de le ressasser, surtout si c'est pour en faire votre beurre. On dirait que vous êtes fasciné par ma merde ? Laissez-moi sans publicité à mon travail stercoraire, vous n'aurez qu'à concevoir que j'écris à mes fins un carnet intime que je ne publie qu'au seul cas où par hasard quelqu'un serait intéressé et y verrait plus qu'inconsistances et que pestilences. Je n'ai jamais prétendu à mieux ni occupé la place de personne. Cessez de me contempler s'il s'agit de démontrer votre mépris, car tel quel, vous êtes aporétique. »
Une telle réingurgitation monomaniaque était une technique de Bloy, façon d'épuiser son éreintement à force de l'exaspérer en le redisant : une citation, une insulte sans explication, un affront gratuit au point qu'on peine à comprendre le rapport du texte à l'injure, et, pour les acquis, pour les amis du sérail ou du cercle, la sensation d'une complice goguenardise d'initiés ; cependant, des mots, des variations d'un mot, des mêmes mots outranciers, commérage malsain avec la grossière et irrépressible diffusion de ragots. En somme, si mes Robes emmerdent – quoiqu'on ne me dise rien de mes poèmes –, qu'on ne se sente point offusqué comme si j'avais chié sur quelqu'un : je ne trône que pour moi, et j'ai bien le droit, si c'est mou et sale, de tacher un peu mon derrière puisque je n'escompte pas que d'autres s'en servent.
Voilà une introduction bien répugnante pour un sujet léger. C'est que cette fois j'anticipe la crudité malsaine des autres. Je n'y reviendrai sans doute pas, ou ce serait conférer une sorte d'honneur aux textes sans importance de mes contempteurs. Il me suffit d'avoir, à l'occasion il y a longtemps, toléré de m'appesantir sur l'ironie et les sarcasmes de gens qui – et c'est triste à dire – n'avaient déjà que mes réponses pour toute espérance de promotion.
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Dessous des cheveux nécessairement longs (j'y suis attaché), sur un corps mince, aux hanches dessinées, aux courbes proportionnées, signalant une vitalité de femme consciente et active, je considère qu'un privilège mâle est d'essayer des robes diverses, coupes et motifs, non vulgaires mais épousant l'élégance naturelle et le soin harmonieux, ce qui revient à façonner la silhouette séduisante où la main frémit un peu à cette vue tentante. J'aime l'idée de rivaliser à élire les voiles pour sublimer un navire, l'idée de varier couleurs et formes pour vérifier comme elles font ressortir la spécificité d'une beauté racée, l'idée de deviner encore mieux qu'elle, avec l'inspiration et l'expérience de l'esthète, ce qui sied aux particularités d'une physionomie, et l'idée enfin qu'elle accepte avec fierté d'être mon drapeau pour les parures dont je veux avec goût qu'elle me plaise et se présente au monde – l'idée de ma célébration d'elle qui, réciproque, devient pour elle déploiement de mes couleurs, comme si elle battait chaque jour, en s'habillant et en se publiant, le pavillon de mon attention.
