Je ne puis approuver que tu m'aimes, ma Muse ;
Quand je te sens touchée, un soupçon monte et m'use :
Qu'ai-je mal expliqué ? Où t'aurais-je menti ?
Est-ce que j'ai séduit, trop posé, mal senti ?
Et je me sens coupable, et je fuis, et j'ai honte,
Est-ce une tromperie ? Un soupçon m'use et monte.
Qu'en tes yeux étincelle une fierté mystique,
Aussitôt je me sens imposteur et sceptique ;
Un malaise me point et il faut que j'ignore
Ta tendresse innocente aux gentils reflets d'or :
Ceci n'est pas pour moi. Tu dois t'illusionner.
J'ai dû trahir encor ! Pourquoi tant me donner ?
Je préfère alors nier en ton œil la ferveur,
Ne pas prendre un amour qui, au fond, me fait peur
Et qui m'inquiète autant qu'une traître méprise.
Je nuis même à ton nom : en quel drap t'ai-je mise ?
Avant, tout était simple : inconnu, innommable,
J'allais seul au travail, ma vie était gérable ;
J'avais perdu déjà les égards de ce monde,
Je m'enfermais, patient, dedans ma bulle ronde,
Résigné, insolent, certain de solitude,
Plus d'ami, plus personne, une œuvre longue et rude,
Le labeur, de l'orgueil, un devoir et du livre ;
Nulle femme n'avait besoin de moi pour vivre.
J'étais bien, égoïste, en paria de moi-même,
Je pouvais, fort tranquille, espérer qu'on ne m'aime,
Ce m'était rassurant : n'avoir rien d'autre à faire
Qu'attendre l'existence obscurément très fier
Au lieu d'appréhender dans l'éclat de ta mine
Le moment de bascule où ton erreur termine.
Ni heureux et ni mal, j'avais mon équilibre,
Être sûr d'être loin : c'était là être libre.
À présent, j'ai le Doute où ton œil m'emprisonne :
Est-ce que j'avais tort ou toi qui déraisonnes ?
Je ne veux insulter à ta candeur si douce
Mais je veux dissuader les élans qui te poussent :
Tu commets une faute en m'aimant de ces yeux.
J'ai toujours corrigé les espoirs fallacieux.
Je ne sens pas cet homme où s'accroît ta passion,
Ton amour m'embarrasse, il m'est aberration ;
C'est pourquoi, ô ma Muse, entends-moi racorni,
Desséché, endurci, asocial et honni,
Ou sois l'amante chaude : un acorps, je préfère ;
C'est plus limpide ainsi : je te jouis, je te sers,
Tu goûtes mes plaisirs, tu reçois et tu rends,
Reconnaissante : oui... mais je ne suis pas Grand.
N'espère donc jamais que je puisse comprendre
Que tu m'aimes un peu : il faudrait un cœur tendre...
Mais loue-moi, femelle ! Au temps de la « Gitane »,
Souviens-toi, je n'étais qu'un sérieux rire d'âne !
Cela me convenait, j'étais cuistre et bouffon,
Ton dédain me faisait ce que tes yeux défont :
Je ne valais qu'en art, j'étais invraisemblable,
Je me savais hautain, dérisoire, intouchable,
Il m'est si insensé quelquefois d'affronter
Ton regard enfantin où germe la bonté !
Ne crois pas que je puisse un jour apercevoir
En ta belle effusion ce monstre d'Henry War.
Écrit le 3 janvier 2025. Publié le 10 mai 2025.
