État des lieux - making of

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Toute révolution a peut-être besoin d'hymne, et si le Contemporain était attentif à l'art, sensible et responsable c'est-à-dire bouleversable, il eût peut-être trouvé dans ce poème de quoi le mobiliser. C'est une pièce qui, évoquant la tirade aux Ministres-intègres de Hugo, forme une synthèse des principaux motifs de croire que la France n'est pas – n'est plus ou n'a jamais été – une démocratie. Il énumère et recense ce qui, peu à peu, y a entraîné le déclin de la liberté et de la grandeur, sans se retenir d'accuser le peuple qui ne s'est pas mêlé depuis longtemps d'y faire vraiment quelque chose : tous les droits qu'il a perdus, il ne les a pas réclamés, en sorte que par sa passivité il s'est montré consentant à ce que les Pouvoirs lui ont successivement pris. Toute puissance ne réalise l'oppression qu'en fonction des résistances qu'elle rencontre lors de ses tentatives de domination, et l'on ne peut vraiment pas dire que le Français, qui râle beaucoup sans agir et qui ne dispose guère d'idées élevées de science et de philosophie, ait bien contribué à inquiéter le pouvoir et au rétablissement de ce qu'on lui a retiré : il ne fait que subir par paresse et convertir en fatalité ce qui pourrait dépendre de sa réaction. Il admet disposer toujours d'assez de privilèges pour ne pas les risquer dans une révolte qui lui en confisquerait quelque chose.

Ce morceau, selon moi, était de forme et de fond susceptibles d'en faire un air populaire, une de ces œuvres qui caractérisent un Moment de l'Histoire, un des rares que j'ai commencé à écrire en craignant qu'il pût être « racoleur » c'est-à-dire qu'il plût à beaucoup, et j'ai voulu compenser cette crainte par l'alexandrin assez littéraire qui élève son propos et ennoblit son style. Mais j'ai dû trop travailler en ce sens : ce poème n'a eu sur les réseaux aucun succès, en tous cas pas plus que les autres, on l'a également ignoré en dépit de la vogue que j'en attendais et qu'il eût mérité.

Il est vrai que pour mon malheur je l'ai publié un samedi d'entrée en vacances scolaires, un peu tôt le matin, alors qu'il allait faire un beau temps, et tandis que les Français ne lisent pas pendant leurs congés en particulière quand il fait soleil : ils feuillètent quantité de choses qu'ils ont la faiblesse d'appeler des livres, mais ils ne lisent point. Je me dis aujourd'hui, sarcastique : « C'est ma faute : initier des révolutions avec un tel contretemps ! » Il paraît que c'est absurde de vouloir créer des enthousiasmes de nature politique quand les gens visitent des brocantes ou qu'ils ont invité de la famille. Je le sais pourtant bien, oublieux ou négligents des contingences : la vie ne m'a-t-elle donc rien appris ? Si j'espérais que le texte serait un peu plus diffusé, c'est non pour ma gloire mais pour son message : ma seule correspondante à l'avoir transmis – je la salue bien au passage pour ça – est Nataneli, surtout fréquentée par de mièvres poètes qui, sans doute, ne sont pas de tempérament à brandir des fourches et à se mêler de sentiments batailleurs et patriotiques – je ne l'en remercie pas moins. J'ai gagné plus de vues, comme toujours, grâce à des poèmes que par contresens on a supposés aimables et tendres, que par ce poème univoque et hardi qui aurait pu soulever des foules – c'est fou comme les gens deviennent déraisonnables quand ils croient tenir de la littérature !

Ce texte est pourtant, je crois, un travail d'admirable facture où le souci de la concision rejoint l'avantage de l'efficacité, texte qui se déclame avec variété et emphase, mêlant une belle diversité d'intonations avec une jolie subtilité de sentiments, texte qui pourrait servir à entraîner le Contemporain dans la formulation de l'Élan, de la Verve ou du Panache au lieu de le conforter comme tant d'autres dans le brâme inutile de l'élan, dans la verveine qui l'endort ou le panaché qui lui donne l'impression d'être un fier gaillard. On trouvera que j'ai tort d'insulter des gens qu'il faudrait plutôt encourager et qui risquent d'en prendre ombrage : ceci est vrai, mais notre siècle est tel qu'on ne l'encourage plus qu'en l'accompagnant dans la passivité et la bêtise, si bien qu'il est inextricable d'ambitionner à l'élévation de son Contemporain sans qu'ils se sente forcé de sortir de son siège ni qu'il en tire le désagrément d'une intrusion dans sa vie affective et privée.

« État des lieux » est, en somme, un poème assez parfait à sa manière, qui aura le mérite d'avoir vérifié le blasement des foules : j'ai toujours à cœur d'obliger à prendre position, si bien que tous ceux qui m'ont un jour opprimé ou négligé devront admettre, par les pièces que je leur présente et que je puis ressortir, qu'ils l'avaient bel et bien fait exprès, et qu'il en est allé de leur volonté particulière. C'est ainsi une démarche nécessaire et juste, même si le Français pourra toujours dire, après la dictature lorsqu'on lui remontrera le poème qu'il a snobé : « Oui, mais il faisait bon ce jour-là, alors on en avait profité pour fêter l'anniversaire de mamie qui n'était pas au mieux. » Ces prétextes lui suffisent, au même titre qu'il croit exprimer sa solidarité et son attachement à la vérité et à la liberté en regardant, une pizza et une bière sur la table basse, un documentaire imposé sur une chaîne gouvernementale fustigeant la tyrannie en Russie ou en Corée.

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