J'étais adolescent. Nommons-la Angélique.
Je la vénérais telle une jeune relique.
Un grain brun sur la bouche et, je crois, les yeux verts,
Elle était un peu ronde, et soigneuse, et première ;
Elle était généreuse avant que d'être belle,
Mais il m'importait peu de me faire aimer d'elle :
Son visage radieux suffisait à ma vie.
Pour ses lèvres jamais je n'eus vraiment d'envie,
Et jamais dans la cour je n'étais assez calme
Si je ne repérais d'abord sa présence alme.
Son sourire plaisait à ma reconnaissance.
Pourquoi me déclarer ? Sa douceur : mon silence.
Lors j'allais suavement la biser au matin,
Lui prendre sur la joue un merci de satin,
Et presque sans un mot, repartais satisfait :
Sa peau contre un bonjour, l'échange était parfait.
Je ne me souciais pas qu'elle daignât me voir
– C'était auparavant que je devinsse War –.
Elle sentait peut-être, en loin, ma pieuse attente,
J'avais les yeux émus d'une langueur constante
Lorsque j'étais près d'elle et ne savais quoi dire.
J'étais causeur médiocre, et en séduction : pire ;
Impotent à vouloir ce que je n'osais point,
Je regardais souvent sur sa bouche le point,
Vaincu par sa beauté que je n'aurais su prendre.
La jeunesse-pitié !... Je préférais attendre ;
J'étais déjà heureux de contempler ses dents,
Et rien que la mirer traçait un rai ardent
En mon être perclus. Devant cette Tendresse,
Je me sentais obscur, je la faisais déesse ;
Mon souffle grelottait de la penser tout près...
Maïlys et Clotilde occupèrent après
Le prisme de mon cœur, indolent, sans audace ;
L'effroi de mes élans prenait toute la place.
Puis Anne-Valérie (elle est morte si tôt !)
Supporta de son mieux le piteux ex-voto
D'un Ronsard effaré, aphasique et malade
Qui fit de ses Amours l'inutile Pléiade.
Je me sentais petit, maladroit et soumis :
C'est qu'avant d'avoir joué, j'avais déjà remis,
Ayant déjà perdu à donner trop de sens,
Du Réel auguré je regrettais l'Essence.
Je n'ai ainsi jamais touché leur bon visage,
Circonspect et fervent, trop stupide et trop sage,
Jamais je n'ai osé déposer sur leur main
Mes doigts d'enfant grossier : « Demain ». Toujours demain !...
Tout était difficile, impossible, audacieux,
Sentant mon corps pour terre et les femmes pour cieux.
– Je ne sais à présent terminer ce poème,
Je voulais dire un peu comme on est quand on aime...–
Lorsqu'enfin j'aimai moins, j'obtins plus de succès ;
C'est quand je m'en fichais que l'amour commençait ;
Sitôt que je fus dur, insolent, presque brut,
Naquit un homme aimable exhaussé par le rut.
La femme aime qu'on prenne au lieu de s'amender,
Tout enfant la fait fuir qui veut trop demander,
Même l'adolescente anticipe le mâle
Qui peut conquérir seul sa jouissance animale,
C'est en elle un instinct qui la pousse au plaisir :
Ne pas être une reine : aspirer au gésir.
Maintenant que mon Ogre exalte un prosaïsme,
Aujourd'hui que je n'ai, pour tout cœur et son « prisme »,
Qu'un muscle racorni, solitaire et sans vœu,
Je gagne toute femme et j'en jouis si j'en veux !
... Mais voilà, je m'en moque : une femme n'est rien,
Combien Villon savait ! Son savoir est le mien.
Je ne veux plus d'amour, ce temps m'est révolu,
Ayant depuis vécu, et ayant bien moins lu !
Et pourtant quelquefois, dedans mes nuits sacrées
Je revois une fille – un esprit la recrée –...,
Je la reconnais belle, elle est haute, elle est fille,
Elle a dessous le nez sa fine et brune bille ;
Elle a un peu plus d'âge. Elle attend... Elle avoue :
Elle veut comme avant qu'à présent je lui voue
L'amour pur qu'elle avait – mais il faut qu'on m'explique ! –
Retenu envers moi, et gardé... angélique.
Écrit le 2 décembre 2024. Publié le 22 mars 2025.
