Le renoncement délibéré à tout préjugé humain évanescent et oiseux, la fuite résolue de tout ce qui n'est pas établi véritable et compris dans l'universalité foncière des affects humain, le rejet de toutes les comptines et rengaines du lieu commun sans justification que de reproduire des variations qu'on associe d'autorité au chant légitime du ressenti, le dégoût viscéral de toute perpétuation d'apparence d'émotion et de la naïveté abusée des hasards qu'une ficelle suffit à tirer d'entre les larmes et les cris pour prêter aussitôt l'image de la profondeur qu'on ressuscite perpétuellement d'un théâtre convaincant : ceci donne l'inquiétude et la fièvre à l'homme vrai sinon au poète sérieux. C'est la circonstance où, avec tout ce qu'on a rimé dans la littérature de nature et d'amour irréfléchis et automatiques, un tel poète se demande s'il sera longtemps en mesure de trouver un sentiment authentique à restituer et à prôner. C'est qu'alors il commence à voir l'impasse de la majorité écrasante de la poésie des conformités et des complaisances, de ces conditionnements insus ou calculés, de leurs verves perpétuellement inspirées ou recopiées les unes des autres, une poursuite sans fermeté généalogique où la vérité compte moins que la sensation du partage, cette fraternisation indistincte avec une multitude de machines bien lisses et dociles. Lui faut-il continuer de compatir ? Entretenir des effusions ? Se retenir de connaître le ridicule intrinsèque de l'homme-prochain qui suit les penchants sensationnels sans question ? Ne vaut-il pas mieux corriger, contre les sollicitations fausses et reproductibles, ces exemples pernicieux qui, par la « pohèsie », dénaturent l'être, affectations si confortables qu'elles passent en habitude et comme en instinct contre ce que l'homme était de plus propre ?
Tout paraît alors sentimentalisme et pleutrerie à ce poète d'investigation et de sonde, et surtout fausseté, fausseté des larmes et des sanglots qu'atteignent certaines couleurs sur gage, fausseté des joies et des bonheurs que certaines cérémonies suffisent à ressusciter, fausseté des remuements provoqués sur commande sous l'effet de stimuli restreints et reconnaissables, mort, cadeau, sympathie, aveu, solitude ou même seulement quelque chose sur fond bleu. Mais lui qui a invalidé ces propositions par science, qui les a révélées parures, qui les a reconnus héritage inquestionné de siècles d'imitation sans une sensibilité ni un esprit particulier pour les éprouver, qui les a déjoués pour formules sempiternelles et rassurantes d'une humanité qui sent plus de satisfaction à être représentée qu'à se trouver circonscrite, il souffre à dénicher de quoi versifier, éveiller le transport, ressusciter la couleur endormie, enfouie, lapidifiée en l'homme : quelle idée brisera la gangue consolidée de cette géode ? S'il n'ambitionne pas d'utiliser la poésie pour la vulgariser et l'abîmer, s'il est réformateur au lieu de destructeur, s'il veut raviver les figures et les tropes au rang d'éclairs issus de soi plutôt que les conserver simples illustrations de papier qui réciproquement ne font que se référer entre elles, insensées et incessamment appauvries, délavées par l'usage, quel matériau pur, loin des dessèchements prostitués, ce poète appellera-t-il pour recouvrer en effet l'alliage qu'il pourra reforger ?
Un mélange détonant de volonté de dépassement et de méfiance raisonnable l'enjoint à la prudence et au doute. Il sait le Faux de la Mort, est revenu des Envers ; il ne sait plus célébrer des superstitions et des réclames, fussent-elles agréables, fussent-elles plaisantes à la plupart, il ne veut aimer l'homme que pour ce qu'il est au-delà de sa régression ; or, il discerne que tout ce qu'on poétisa fut fondé de mensonges et de biais. Il voit un arbre, un ciel, une rose, il ne se laisse plus sur-le-champ engourdir ou entraîner – pervertir – par les appels littéraires, la recopie, les conventions, et il ne trouve pas qu'il soit naturel de créer un engouement sur ces objets mais qu'ils ne sont qu'artifices d'adhésion selon des inclinations sociales, culturellement ancrées, et qu'on appelle : symboles. Il se méfie surtout du symbole, parce qu'il a su que c'est une catégorie d'outils et de techniques presque toujours arbitraires qui servent à persuader et qui induisent la duperie éhontée sans référence au réel et à l'être. Il aspire ainsi surtout à ce que ses vers n'aient pas la saveur du symbole, autrement il aurait entretenu du commun et trompé avec raccourci : il n'observe plus un symbole qu'avec scepticisme, il le considère avec la rouerie connivente du professionnel, et le soupèse et puis le juge presque toujours avec réfutation. Pas de symbole ! Pas de généralité qu'on ne puisse de nouveau extirper et retracer de soi-même ! Le symbole est une moquerie et un désespoir, car tout usité qu'il est, il nie qu'on puisse recréer le sentiment à partir de soi : le symbole réfute toute méthode empirique et généalogique ; il est même spécieux pour un pareil usage, car il tend à faire croire qu'il se situe au cœur de l'être et que tout devrait s'évaluer à travers lui.
