Hormis - making of

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Non que je sois misanthrope par principe, ou par nature, ou pour me singulariser, ou par « gueule », mais le matériau humain tel que je le constate toujours, sa réalisation effective, son résultat tangible, est si défaillant qu'il me fait espérer un logis retiré où je pourrais retrouver avec ponctualité une dignité et une tenue, au calme, au froid, en atmosphère précieuse, parmi un cadre d'impérieuse lenteur.

Les gens trouvent étrange l'idée que l'espace personnel puisse requérir plus d'exigence que la sphère publique : à l'extérieur, ils s'habillent, font quelques efforts sociables, s'obligent à un certain petit travail, autant dire qu'ils s'affairent à leur mesure, autant de contraintes qu'en privé ils refusent de s'imposer, estimant avoir « déjà fait », accompli leur dû, payé leur dette, épuisé leurs ressources légitimes. Ils pensent que la foule où ils se mêlent est vecteur d'efforts, et après ce peu de retenue, ils songent qu'il serait pénible de poursuivre leur relative contenance, comme de continuer à s'exprimer et d'agir avec élection. Ils n'appliquent ces réserves sociables que parce qu'ils y sont obligés, parce qu'elles s'inscrivent dans une tradition de politesse, mais sans sentir qu'une attitude précautionneuse est un minimum requis pour de l'amour-propre : ils jugent cet élémentaire public le maximum exigible, et veulent surtout être libres de se comporter chez eux aussi mal qu'ils le souhaitent c'est-à-dire avec encore plus de négligence et d'abandon qu'ailleurs.

Leur conscience ne leur crie pas le péril de leur extinction quand ils s'annihilent dans la nullité. Ils ont perdu depuis longtemps le repère du travail personnel qui élève et dignifie : leur étalon est la quête du divertissement le plus décomplexé et le moins laborieux. La compétition ne va que vers davantage de farniente et de jeu.

Ce n'est pas mon avis. La vie est pour moi une recherche de la plus grande humanité, un déploiement de plus d'Homme où chacun devine le seuil et l'apogée des facultés spécifiques. C'est une question de cohérence : si je prends pour modèle de vertu telle propriété publique, je la développe aussi dans mon intimité, parce qu'autrement je contredis mes valeurs en paraissant penser que ce que je tiens pour juste, utile et bon parmi la société, ne l'est plus dans mon foyer. Ce serait absurde, bien notre monde y soit habitué. Il est ridicule de ne rendre l'excellence que dans l'exercice de sa profession : c'est qu'on a plus intérêt, il me semble, à devenir un être bon qu'un bon fonctionnaire !

J'ai souvent eu, ces derniers temps, la tentation de vouvoyer ma famille. Je n'ai en effet aucune raison de me comporter moins rigoureusement ou respectueusement avec mes proches qu'avec des étrangers ou des collègues. Mais j'y viendrai peut-être. Je me suis toujours réservé le droit de changer d'habitude si c'est pour devenir conforme à mes réflexions. Et je me moque qu'on me trouve bizarre ou qu'on m'en aime moins : c'est toujours moi que j'exprime quand je vis, et il m'importe peu de me faire apprécier pour ce qui n'est pas moi, pour ce que je fais par usage ou par feinte, pour ce que je superficialise par imitations.

***

Un rêve me signale la possibilité d'un manoir.

Écarté, solennel, style légèrement suranné quoiqu'équipé des commodités et du confort modernes. J'y goûterais l'ambiance d'une haute rigueur, comme après le loisir du travail – et combien choquai mes collègues, il y a une dizaine d'années, en leur disant que ma profession, donc la leur, ne consistait pour moi qu'en un « loisir rémunéré » (j'ai encore progressé depuis et ne l'exerce à présent avec réel défi qu'en m'imposant au moins quatre heures supplémentaires par semaine – la semaine dernière, j'en ai réalisé onze –, ce qui peut paraître surhumain si l'on considère l'autre temps de travail, plus consommateur de ressources mentales, où j'écris). Je ne cesserais de côtoyer le monde, et, quittant la demeure au matin, y revenant au soir, parmi deux variations de soleil horizontal, je ferais entretemps mon devoir professionnel avec performance et scrupule, et une lente conversion de mes dispositions m'apprêterait, tandis que je retournerais chez moi et regagnerais graduellement mes murs, à un effort intérieur plus libre et plus grand.

À un devoir de m'adapter à la forme de ce lieu pour le respecter.

Car je serais ce lieu et me respecterais.

Ce serait le lieu-hormis – « mis hors », « Hormis », joli nom de lieu-dit –, baigné dans l'obscurité aux horaires où je le fréquenterais en majorité, sauf aux congés et aux vacances. Ce serait quelque Montrésor de La Fortune des Norsmith, mon premier roman (Montrésor est un château qui existe en Indre-et-Loir). J'y échapperais à la vulgarité d'un siècle éhonteusement bestial et inhumain, idiot et barbare, de plus en plus inconscient. La structure même de l'édifice, son parc arboré, sa grille d'entrée entre des piliers carrés, sa tour élevée, ornée avec corniches et son toit à balustrade, signifieraient d'autorité son appartenance à la sphère des ouvrages, et ce décor soigné, coûteux mais pas forcément pharaonique, inciterait à être soi-même ouvragé, à s'en montrer digne, à s'accorder avec l'honneur d'une telle austérité et d'une réclusion aussi rare, après l'insignifiante piètreté des bâtiments contemporains où tout se lénifie dans la laideur chiche, homogène et anonyme, comme les collèges et lycées.

Les étrangers-mêmes, qui découvriraient Hormis, invités privilégiés et sporadiques – de perpétuels intrus –, y sentiraient en entrant comme un effroi : « Ici, le temps s'est arrêté. Nous ne sommes plus en ce lieu de l'époque et du siècle que nous croyions savoir. Il n'y a plus ici de contemporanéité. Le manoir impose sa propre époque, celle que ses bâtisseurs ont voulu établir, incompressible, indépassable. Il faut nous intégrer discrètement. Tout à Hormis est changé. »

Là, à chacun de mes retours, je rentrerais en moi-même, me reconstruirais, reprendrais ma dure édification. Silence. Ombres. Épaisseur et fraîcheur. Y venir, chez soi, comme dans un sanctuaire, dispensaire pour esprit qui risquerait de ne songer plus, effacer ce qui tache, assauts et offenses à la probité, tant de compromissions qu'on ramasse malgré soi à force de se colleter à ce qu'on n'est pas lorsque les influences du monde sont insistantes comme une pollution. Se ressourcer en ce bain de solitude grande, quiétude studieuse, univers d'intégrité, place des mots décisifs et des pensées propres. Fenêtre donnant sur des arbres. Comme un bruit de vent partout. Le soleil s'éteint calmement, avec une ferveur devenue ordinaire. Un billard pour amusement. Je suis ici hors du reste : le monde n'est qu'un mauvais reste.

Avec une femme ?

Joli rêve improbable de performances intellectuelles et luxurieuses : il faudrait qu'une Contemporaine daignât éviter le Divertissement accapareur, les amitiés abêtissantes de ragots et de faiblesse, la paresse qu'un instinct de survie instille pour dissuader de rendre un travail et de fatiguer nos vies. Spécimen qui n'existe plus : il n'est plus une femme qui ait, que je sache, ce degré d'admirable, toutes veulent être ressemblantes, nulle n'accepte l'exception, aucune ne s'enorgueillit pleinement d'être solitaire ; réduite à elle-même en ce long climat de focalisation intérieure, d'introspection vérace, elle se sentirait disparaître.

Et, sans doute, je lui serais Dracula.

À quelque terme, faute à cette société administrativement belliqueuse, il y aurait à nos portes l'autoroute, l'impôt ou l'armée. Eh bien ! nous accueillerions, à défaut d'alternative, tout ce monde en sourires tendres avec des fusils et des bombes.

HormisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant