Toute œuvre est foncièrement le fruit d'un seul homme – réflexion de Steinbeck dans À l'est d'Éden ainsi que de tout artiste sans complaisance : « Notre espèce est la seule créatrice et elle ne dispose que d'une seule faculté créatrice : l'esprit individuel de l'homme. Deux hommes n'ont jamais rien créé. Il n'existe pas de collaboration efficace en musique, en poésie, en mathématiques, en philosophie. C'est seulement après qu'a eu lieu le miracle de la création que le groupe peut l'exploiter. Le groupe n'invente jamais rien. Le bien le plus précieux est le cerveau isolé de l'homme. » J'ai récemment lu quelque chose de très semblable chez Alexis Carrel. Une journée de vrai travail, s'il existe encore un homme occidental capable de savoir ce dont il s'agit et de s'y appliquer avec assiduité, ne peut que consister en un labeur individuel et indépendant.
Ma philosophie du meilleur résultat me pousse toujours à davantage d'efforts dirigés vers une performance supérieure, notamment durée plus longue et aboutissement plus rapide, en sorte que je suis toujours plus attentif au rendement et toujours moins fatigable, me sentant par accoutumance une occupation d'immortel. Je ne redoute pas les difficultés, la gageure m'est un exercice quotidien, et j'intègre une contrainte supplémentaire à chaque épreuve, en dépit des longues listes de travaux que je m'impose : je suis objectivement de plus en plus efficace et j'ai subjectivement de moins en moins de peine à réaliser et à enchaîner les actes qui m'eussent été impossibles il y a quelques années, et pas seulement en raison de l'habitude d'actes routiniers. J'improvise davantage et mieux. L'important d'autrefois m'est formalité présente. Je perçois chez quelques personnes rares ce dépassement du tracas commun et médiocre : ils ne répugnent nullement à faire en nombre et en série ce dont l'unité découragerait les autres.
Je ne suis pas surhomme, je suis homme entouré de sous-humains assistés et faibles. Je ne suis pas fier de ce que je réalise, j'aurais honte de si peu faire que les autres. Je ne doute pas de ma normalité relative : je suis normal en tant qu'homme, malheureusement je suis également un Contemporain d'exception.
Je tiens à me conserver ces devoirs, car c'est à leur condition que j'existe pluriel, et que j'accomplis l'équivalent de plusieurs vies : je suis plus dense, ma mémoire augmente, j'agis de maints côtés simultanément, je résous quantité d'équations naguère pour moi peu solubles. Le travail me perfectionne. Je deviens plus humain à mesure que j'entreprends davantage et mieux. Mon potentiel s'accroît : je suis plusieurs de ce que j'ai été, je me multiplie en vieillissant. On n'imagine pas la profusion de ce que j'écris à présent et qui, il y a juste dix ans, m'aurait paru impensable : je constate que malgré le ralentissement de mes publications, nul n'est capable de me lire au rythme de ma diffusion ; or, au mois de juillet 2025 où j'écris ce texte, j'ai dix mois d'avance c'est-à-dire que presque un an sépare l'écriture de la publication – j'ai probablement plus de cent articles de réserve ! (P.-S. : je publie certes en début janvier, ce qui ne semble faire que six mois d'écart, mais ces textes d'explications poétiques ont « priorité » et ne reflètent pas l'avance de mes « Discussions ».) Je suis sans nul doute un dépassement de ce que j'étais. Et je veux que cela se poursuive. Je me sais meilleur en comparaison de ce que j'ai été. Je suis devenu cette activité efficace. L'âge pour l'heure ne m'atténue pas : la décrépitude n'est peut-être pour l'essentiel que la conséquence d'une habitude confortablediminuant les facultés par défaut de les utiliser, au même titre que la fonction crée l'organe (celui qui n'utilise plus de sa puissance tend à la perdre : il s'aperçoit, mais c'est faute d'entraînement, qu'il n'y peut plus recourir et qu'il doit la rétablir avec plus de difficulté.)
Certes, il faut aimer la besogne pour m'aimer, aimer ma solitude, aimer mon excellence, la forme d'excellence du moins que je représente, aimer l'idée qu'un homme soit le plus noble et le plus digne quand il travaille à son maximum, aimer une personne occupée, ce qui implique notamment l'organisation et la dépense méticuleuses d'un ouvrage journalier. J'avais autrefois l'inquiétude de ne pas trouver un moment pour travailler intensément : je ne redoute même plus le manque de ce moment, car il n'est presque plus un moment où je n'œuvre pas avec intensité ; je puis travailler partout en même temps, je n'ai plus besoin de me situer dans un espace-temps privilégié ou dédié, et, pour ainsi dire, j'en suis à travailler même quand je suis au travail, et même quand je ne suis pas au travail. L'interruption d'un travail ne me nuit plus, elle m'impose une contrainte qui me réjouit en partie, et je ne répugne plus à œuvrer ni dans le bruit ni parmi des gens. Je suis aujourd'hui incapable de ne pas me défier : m'en voici ce réflexe ontologique, cet instinct omniprésent. Je ne sais plus rien-faire, et une moindre action qui naguère me causait quelque satisfaction-de-travail, qui me donnait de la fierté, me paraît rien. Si la télévision me faisait culpabiliser, aujourd'hui un livre même réputé difficile provoque en moi la honte d'un désœuvrement. Le travail d'un Contemporain fait en général mon ennuyeux divertissement.
