Chapitre 32 : La traque

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La poursuite durait depuis plusieurs jours maintenant. Ève avait perdu le compte. Elle n'aurait jamais pensé qu'on pouvait courir aussi longtemps. Malgré ses nouvelles capacités, elle n'avait jamais essayé. Même lorsqu'ils avaient fui devant les Nocturnes, cela n'avait pas été aussi long, ni aussi intense. Cependant, elle avait suivi le rythme imposé par les guerriers à coiffe, qui avait le titre de khokuhn, les gardiens de la tribu ainsi que lui avait traduit Iyuh, le seul homme présent qui parlait français.

Iyuh était une sorte de chaman, d'après ce qu'elle avait compris. Il avait le titre de kiyé, dont Abo leur avait parlé . Elle n'avait pas remarqué cet homme au départ, parce qu'il s'était tenu en retrait lors de leur rencontre avec le groupe. Mais son apparence était différente de celle des autres indigènes. Autour de la quarantaine d'année, il était aussi athlétique que ses compagnons, mais était le seul à porter un bracelet de pierre verte autour de chaque biceps, un peu plus sombre que le jade mais assez similaire en apparence. Son corps était décoré de tatouages d'animaux, dans une posture menaçante ou aux aguets. Les cheveux longs, couleur aile de corbeau, sans tresse, le visage émacié, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, il avait un air sombre lorsque ses traits étaient au repos, mais aussitôt qu'il s'exprimait, son visage s'animait d'une intelligence contenue, qui donnait envie de l'écouter. Il était mesuré, parlait sans se précipiter, observant attentivement ses interlocuteurs. Et tous lui parlaient avec déférence, y compris les deux khokuhns, qui avaient eux même un statut supérieur dans cette communauté. Tous les soirs, le kiyé psalmodiait un rituel pour que le sommeil du groupe soit réparateur, et tous les matins, un autre rituel, pour que les gosheruhns de la forêt apportent force et endurance à chacun. Puis ils se mettaient à courir, les deux guerriers à coiffe devant, suivant la piste laissée par ceux qui avaient attaqué le village d'Abo. Ces deux derniers s'appelaient Isk-hi et Eekhi. Dans un français acceptable, Iyuh lui avait expliqué qu'il s'agissait de gardiens sacrés, des hommes qui avaient reçu des pouvoirs particuliers pour défendre la tribu. C'était eux qui menaient toujours les combats, qu'il s'agisse de guerre ou d'expédition punitive. Dans le cas présent, ils ne voulaient pas seulement libérer ceux que les Shoakss emmenaient en esclavage, ils voulaient aussi châtier ces barbares pour leurs crimes.

Peu de paroles étaient échangées dans la journée, le corps et l'esprit de chacun seulement dirigés vers leur course et leur objectif. Malgré ce silence, Ève sentait le respect dont elle était l'objet, chacun des gestes des indigènes envers elle était la déférence même. Elle courait parmi eux, Bagheera à ses côtés, sans difficulté, alors que nombre d'entre eux souffrait de fatigue en fin de journée. Seuls les khokuhns semblaient supporter l'effort aussi bien qu'elle. Ce qu'ils faisaient, le rythme qu'ils soutenaient, aucun homme qu'Ève avait connu n'en était capable. Seule la magie pouvait l'expliquer, celle du kiyé, ou celle issue des pouvoirs qu'Aorila lui avait accordé.

C'était étrange de courir ainsi, si longtemps, enivrant.

De tout le groupe, un seul des membres de la tribu était plus grand qu'elle. Leur peuple était d'une taille moyenne bien inférieure à celle des humains de la Terre, cet autre monde qu'elle avait quitté et dont l'existence s'éloignait de plus en plus. Cependant, la vie en pleine nature qui était leur quotidien avait forgé leur corps. Ils étaient tous plus musclés qu'elle, plus forts, en apparence. La force d'Ève était d'une autre origine. Le nom de cette tribu n'était pas " Kyohnis ", comme Christophe avait cru le comprendre au départ, mais Nesq. " Kyohnis " était le nom de leur peuple, le même que celui de la tribu d'Abo, les Kokoris. Au milieu d'eux, elle se sentait comme prêtresse. Chaque jour, plusieurs d'entre eux venaient lui demander sa bénédiction au cours d'une des très courtes poses qu'ils s'accordaient pour boire et manger. Elle priait alors, et à chaque fois le miracle se réalisait. Elle sentait le soutien de sa déesse passer au travers d'elle et les imprégner, leurs apportant détermination et sérénité. Pour elle, cela lui apportait quelque chose de très particulier, un apaisement, une sorte de bien-être intérieur, une lumière qui renforçait sa foi.

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