Christophe avait couru jusqu'à la nuit, puis il avait continué de fuir en marchant prudemment, veillant à ne pas être surpris par un prédateur nocturne. Il s'était arrêté un court instant, pour préparer à nouveau sa Main du soleil, mais avait refusé de se servir du sort de Puissance physique.
Ehntehag avait insisté.
Il avait refusé.
« Je comprends tes réticences, convint-elle avec grâce. Mais pour apprendre à contrôler ce sort, il faut l'utiliser, pour en acquérir les limites, pour savoir quand s'arrêter sans porter préjudice à la vie qui t'entoure.
- Je ne tuerai pas pour vivre.
- Tu te regardes avec les yeux du mensonge, répondit-elle. Tu chasses, tu cueilles. Tout ce que tu manges est vivant avant que tu ne le tues.
- Peut-être. Mais ce sort n'est pas du même registre.
- Non, c'est vrai, il est plus subtil. Avec lui, tu n'es pas obligé de tuer ce dont tu te nourris. Tu peux juste prendre ce dont tu as besoin.
- Et si tu ne sais pas t'arrêter ?
- N'y es-tu pas parvenu ?
- ...
- Quelle que soit l'arme, ce n'est qu'un outil, poursuivit-elle. L'important est la manière dont on l'utilise.
- Tu as certainement raison. Mais je ne maîtrise pas assez le sort pour bien l'utiliser, alors j'attendrai d'avoir l'entraînement nécessaire avant d'y avoir recours de nouveau.
- Si tu survis assez longtemps pour cela. Tu t'affaiblis de plus en plus. Les effets du sortilège ne vont pas tarder à s'estomper.
- Alors il ne me reste qu'à trouver un endroit discret pour dormir. »
Le sommeil vint rapidement, mais il ne fut pas agréable. Il n'avait pas le temps de se faire une litière décente. Les douleurs de son corps se réveillaient et ses rêves étaient hantés. Un peu plus de trois heures plus tard, il se réveilla et reprit sa fuite.
Il marcha jusqu'à l'épuisement, bien après le lever de l'aube, puis il s'effondra à l'abri de quelques buissons touffus et s'endormit presque aussitôt.
A peine réveillé, il recueillit de l'eau dans une plante grasse qu'il savait gorgée de ce précieux liquide, mangea les quelques aliments à portée de cueillette, puis reprit sa course. Et chaque jour, jusqu'à n'en plus pouvoir, il marchait. Il marchait pour s'éloigner, il marchait pour oublier. Il marchait sans même plus savoir pourquoi. Et lorsqu'il se réveillait trop éreinté pour reprendre la fuite, lorsqu'il sentait ne plus pouvoir avancer, il effectuait le rituel qui lui permettait de puiser la force dans la vie qui l'entourait. Chaque fois, il se détestait un peu plus, comme il détestait tout le reste, comme si ce geste faisait de lui une sorte de cannibale, qui détruisait un peu de sa propre âme, lorsqu'il laissait un cercle de plantes fanées et d'insectes morts derrière lui.
Parfois, il s'arrêtait, entrait en communion avec le saphir, pour apprendre d'Ehntehag. Il refusait toute discussion. Tout ce qu'il lui demandait, c'était : « Apprends-moi à les tuer ». Et elle lui apprenait, perfectionnant sa maîtrise des sorts qu'il connaissait déjà, et lui enseignant les bases de quelques sorts de feu, auxquels étaient particulièrement sensibles les Nocturnes.
Sa progression l'emmenait toujours plus loin, dans les vallées profondes de la chaîne montagneuse. Il ne savait pas où il allait, si ce n'était qu'il cherchait à s'éloigner de ses poursuivants, ce qui, parallèlement, l'éloignait également de l'ancienne route impériale. Du reste, il n'avait plus rien à faire de cette route. Il n'avait plus nulle part où aller, plus personne à sauver, plus rien à chercher.
Un peu plus de deux semaines après le combat de la chute, alors qu'il passait un col, Christophe se retrouva en haut d'une proéminence rocheuse, à quelques pas du vide. Devant lui s'étendait un paysage magnifique, comme beaucoup de ceux qu'il avait partagés avec ses amies. Mais il n'y avait plus personne pour le contempler à ses côtés.
Sa solitude le mordit si cruellement qu'il s'effondra à genoux. Il revit le visage de chacune d'entre elles, leurs sourires et leurs larmes, et l'étendue de sa perte lui ravit la raison. Il se mit à hurler et à pleurer, laissant sortir sa douleur sans en contrôler une once.
Après un temps indéterminé, il reprit conscience au milieu des fragrances de la jungle, entouré de hautes fougères à moitié écrasées. Il ne savait pas comment il était arrivé là. Derrière lui, il y avait le col qu'il avait quitté plus tôt. Il avait dû marcher, et tomber sans doute, étant donné les écorchures qu'il avait aux épaules et sur les bras. Il avait mal au crâne, sans avoir de blessure visible. Il se sentait fatigué et vide.
Il savait que s'il entrait en contact avec Ehntehag, elle l'exhorterait à continuer d'avancer, à se préparer pour sa vengeance. Mais il n'avait plus envie de tout ça. Il n'avait envie de rien, même pas de mourir.
Il se leva et marcha, par habitude. Il avançait sans plus se presser. Si les Nocturnes devaient le rattraper, qu'ils le rattrapent. Si une bête sauvage devait croiser son chemin, qu'elle vienne, il avait encore son couteau, et il avait faim.
Ses idées étaient stupides. Il en pouffa et quelques instants il pensa à ce que pourrait en dire Kim. Il pensa à elle, quelques instants seulement...
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Vierge de sang
FantasiaÈve courait, comme jamais elle n'avait couru. Elle sentait le terrain sous ses foulées, savait instinctivement où poser les pieds, elle était comme le vent qui file entre les arbres. Elle percevait avec une précision incroyable toutes les odeurs qui...
