Assis, et adossé contre le dos de Julie, les coudes posés sur les genoux, Christophe avait les yeux perdus dans le vague. A force d'observer la piste en contrebas, ses idées avaient dérivé au fil de ses inquiétudes. Le soleil, haut dans le ciel, éclairait crument la large ravine pentue qui menait jusqu'au petit plateau ombrageux, sur lequel ils se trouvaient.
Julie discutait avec Kim et Samya, sur un ton très bas. Autour d'eux, l'arrière-garde des tribus kyohnis attendait le retour des khokuhns restés derrière, pour surveiller le passage qu'ils avaient emprunté. Les tribus unifiées avaient grimpé ce plateau au matin. Unifiée, parce qu'en plus des Nesqs, du reste des Kokoris et des survivants Asqueshs, les fuyards comprenaient maintenant les Kalues, les Qüesuas et les Layssës, trois autres tribus qui s'étaient jointes à eux, au fur et à mesure de leur progression vers le Sanctuaire. Celui-ci était encore à deux jours de marche d'après leurs guides.
Ils ne devaient pas être loin du millier de kyohnis à présent, dont presque trois cents cinquante hommes en âge de se battre.
Une cinquantaine d'entre eux était restée en arrière-garde, les meilleurs chasseurs, deux kiyés et toute la tribu des français, seule Abo manquait à l'appel, pas assez rapide pour suivre leur déplacement au cas où ils auraient besoin de courir. Elle était restée avec le gros de la troupe. Au départ, ne devaient rester avec l'arrière-garde qu'Ève et Christophe, mais leurs amies avaient obstinément refusé de les laisser. Même Iiyabi et Akibi étaient là, aidant à confectionner des flèches pendant la longue attente.
L'ambiance était tendue. Malgré toutes les ruses utilisées pour masquer leurs traces, le doute subsistait sur leur capacité à semer les Nocturnes. Aussi, une demi-douzaine de khokuhns étaient restés cachés loin en aval pour guetter. Parmi ceux-ci, il y avait Aïkehu, un gardien qüesua, le plus renommé des khokuhns avait appris Christophe. Il n'était pas très impressionnant de prime abord. Approchant la cinquantaine, il devait mesurer un peu plus d'un mètre soixante, le corps sec et noueux, en apparence moins musclé qu'Isk-hi, couvert de tatouages serpentins, comme tous ceux de sa fonction. Seuls ses petits yeux noirs, attentifs et brillant d'un feu intérieur, dénotaient quelque chose de particulier. Cependant, son aura apparaissait dès qu'il se mettait en mouvement. Chacun de ses gestes était vif, précis et parfaitement silencieux. Christophe n'avait jamais vu quelqu'un d'aussi rapide, en dehors de Samya, depuis sa transfiguration. Mais Samya, devait faire attention à ses mouvements lorsqu'elle se déplaçait en pleine nature. Aïkehu, lui, était comme une brise fugitive passant entre les branches, il était invisible pour celui qui ne tournait pas la tête assez rapidement, il suffisait d'une demi-seconde d'inattention pour qu'il disparaisse à votre vue.
Un signe soudain, d'un des chasseurs qui surveillait la piste, interrompit tous les murmures, et chacun de se tapir à l'abri d'un arbuste ou à plat ventre. Quelques secondes plus tard, le cri d'un olciq, petit rapaces des collines, retentit en contrebas. Un chasseur répondit en imitant le même son, et après une petit minute, des ombres discrètes remontèrent rapidement la pente rocheuse pour venir rejoindre l'arrière-garde.
Menés par Aïkehu, le petit groupe ne comportait que cinq des gardiens.
Maintenant que Christophe connaissait bien l'art pictural kyohnis, il parvenait à distinguer de subtiles différences dans les tatouages et les ornementations des chasseurs et des khokuhns, chaque tribu avait ses différences spécifiques. Qui plus est, à l'intérieur de ces dessins se cachait quelque chose proche d'un langage pictural. Une fois qu'on avait assimilé comment cela fonctionnait, il devenait facile de comprendre la nature des tatouages et d'identifier le rôle et la tribu de la personne qui les portait.
Aux interrogations concernant celui qui manquait à l'appel, un Layssë, le maître gardien répondit d'une simple négation du menton, signifiant par là tout ce qu'il fallait savoir. Et ce fut comme une chape de plomb qui s'abattait sur la troupe : cela signifiait que les Nocturnes étaient toujours sur leurs traces.
« Nous devons rattraper les tribus, annonça laconiquement Aïkehu. Des décisions doivent être prises. »
Sans un mot de plus, chacun reprit son équipement. Isk-hi, qui faisait partie des cinq éclaireurs restant, vint aux côtés des français.
« Pas la peine de faire attention aux traces ici, leur dit-il. Il faut aller vite. Ce n'est pas là que nous les perdrons, si nous devons les perdre.
- On va devoir se battre contre eux ? demanda Kim inquiète.
- Peut-être, je ne sais pas. Nous avons peut-être encore une chance, plus haut. »
Et sur ces mots, le gardien Nesq s'élança à la suite des premiers chasseurs partis, courant en foulé souple. Ils lui emboitèrent tous le pas, Christophe en dernier, après avoir fait signe à chaque fille de passer devant lui. Quelques instants, Bagheera resta à sa hauteur, trottinant tranquillement, puis après un coup d'œil rapide à son égard, elle accéléra pour rattraper sa maîtresse, qui courrait maintenant côte à côte avec Isk-hi.
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Vierge de sang
FantasyÈve courait, comme jamais elle n'avait couru. Elle sentait le terrain sous ses foulées, savait instinctivement où poser les pieds, elle était comme le vent qui file entre les arbres. Elle percevait avec une précision incroyable toutes les odeurs qui...
