Chapitre XXX : Titus Flavius Vespasianus

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Une odeur pestilentielle régnait dans la pièce. Les proches de l'Empereur, ceux qui partageaient ses jours et ses nuits, baignaient dans les miasmes malodorants depuis près de six jours et comme tous ceux qui vivaient à proximité des tanneries ou des ateliers de teinture, comme les esclaves chargés de curer et d'entretenir les latrines, les paysans qui en déversaient le contenu dans leurs champs, ils s'y étaient habitués.

Les visiteurs, les porteurs de doléances, les courriers et les officiers de la garde prétorienne venus prendre leurs ordres chaque matin se retrouvaient happés lorsque la porte se refermait sur eux par les effluves écœurantes que les parfums et l'encens n'arrivaient pas à dissiper. Les odeurs s'ajoutaient les unes aux autres et les plus sensibles ne pouvaient souvent retenir des haut-le-cœur incontrôlables. Le regard noir des affranchis dévoués à l'Empereur et l'air impassible et redoutable des prétoriens assignés à sa garde rapprochée faisaient précipitamment battre en retraite le délicat qui repartait penaud et contrit d'avoir pu déplaire au maître du monde.

Qu'il se vida par le cul, n'enlevait rien à sa dignité, à la dignité d'un homme destiné à sa mort à rejoindre les dieux et, en leur compagnie, à jouir d'une éternelle félicité.

Vespasien n'y croyait pas. Il avait foulé les champs de bataille, mené des légions à la victoire, survécu au règne de Claude, au règne de Néron, subit la disgrâce, peut-être échappé à la mort, parce qu'il s'était malencontreusement endormi alors que l'Empereur-poète chantait. Il s'était embarqué aux côtés d'Aulus Plautius à la conquête de la Bretagne. Envoyé en Judée, il avait mis fin aux insolentes victoires de Flavius Joseph, il avait relevé la Fulminata, lavé son honneur, rétabli sa grandeur et grâce aux deux légions d'Occident, la Ve Macedonica et la XVe Apollinaris qu'il avait emmenées avec lui, mis à mal la révolte de ces fous de Juifs.

Il avait échappé au poison, au poignard, attendu quand, à la mort de Néron, s'étaient succédé dans le sang les quatre empereurs. Il n'avait jamais brigué la pourpre impériale, mais quand à Alexandrie, ses légions l'avaient acclamé, quand le sénat l'avait supplié de la revêtir, en vieux général, en digne chevalier romain qu'il était, il avait levé les mains au ciel, il avait souri aux acclamations de ses vieux légionnaires enthousiastes, levé son gobelet d'étain et puis, il avait pris la mer, laissé à son fils Titus la charge de mettre fin au soulèvement de la Judée, de mettre définitivement à bas tout souvenir de la gloire passée du peuple hébreux et pour en finir à jamais, de raser leur temple sacré de Jérusalem.

Devenu empereur, il s'était efforcé de consolider les frontières de l'est face au royaume Parthe et celles du nord face aux Germains et aux Daces, de renflouer les finances de l'État, de s'attirer les faveurs du peuple de Rome, d'effacer les injustices qui l'avaient frappé après le grand incendie qui avait ravagé la ville sous le règne de Néron. Il avait détruit la Villa Aureus qu'Ahenobarbus* avait érigée sur les ruines encore fumantes des bâtisses jusqu'alors occupées par une plèbe qu'on avait chassée vers d'autres quartiers et parquée dans des logements de rapports construits à la va-vite par des promoteurs rapaces qui louaient ces taudis insalubres à des prix prohibitifs. Néron avait volé le peuple de Rome. Vespasien leur rendit leur bien au centuple. À la place du lac Néron, l'immense bassin artificielle de la Villa Aureus, il avait imaginé de donner à Rome et à ses habitants ce qui leur faisait maintenant défaut : un lieu à leur gloire. Un lieu destiné à leur plaisir.

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