Partie 111 : identité

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Je pourchassais du regard les fissures au plafond. Certaines se croisaient, d'autres fusionnaient et enfin quelques-unes prospéraient loin de tout. Elles étaient la marque du temps et de l'inattention. L'usure qui se faufilait sournoisement dans les édifices les moins solides, profitant de la négligence ou l'impuissance de ses occupants pour s'installer. Aujourd'hui ces fissures étaient mon réconfort. Elles happaient mon attention. Captivée par leurs courbes, intriguée par leurs trajectoires, j'ignorais tout le reste. J'ignorais la fatigue de mon père, la déprime de ma mère. J'ignorais le silence qui avait remplacé les habituels éclats de rire, le bruit des casseroles s'entrechoquant, les échanges animés dans le salon ou la télévision en fond sonore. Le silence qui, insidieusement, était devenu notre plus fidèle locataire.
Les sillons que la peinture blanchâtre ne parvenait plus à couvrir couraient au-delà de cette pièce. Je les imaginais poursuivre leur périple dans la chambre d'Issa. Cet endroit que seule ma mère était habilitée à investir. Lorsque la nécessité l'imposait, elle sortait la clé cachée au-dessus de son armoire et pénétrait dans l'antre de son fils. Elle s'affligeait une torture psychologique sans nom en maintenant tel quel le lieu. Elle en avait fait un rituel. Une fois par mois, très tôt le matin, elle chassait la poussière qui s'était installée au fil des semaines. Était-ce une façon pour elle d'expier ses fautes ? Sûrement.
Mon père faisait pénitence autrement. Le boulot avait toujours eu une grande place dans sa vie. Mais pas autant qu'après la mort d'Issa. Il accumulait depuis les heures supplémentaires. Acharné, il ne s'arrêtait sous aucun prétexte. Il visait l'épuisement. Cette fatigue qui ne vous laissait penser à rien d'autre qu'au repos. Les membres endoloris de son corps désiraient ardemment le fauteuil pour sa somnolence ou le lit pour son profond sommeil. Ma mère, noyée dans le passé. Mon père, dans le travail. La détresse, chez l'une, le déni, chez l'autre. Étions-nous, Noah et moi, soumis aux mêmes affres ? Je refusais de reconnaître et traiter la plaie béante infligée par la mort de mon frère. Il s'obstinait à entretenir le souvenir de sa défunte petite amie. Comme ma mère, il avait créé un espace où passé et présent ne faisaient qu'un. Un lieu où cette chose innommable dont ils avaient été frappés prenait vie. Une vérité cruelle qui après les avoir bercée d'illusions les assommait de brutalité. Elle vous faisait croire durant un instant que tout ceci n'était qu'un horrible cauchemar, que l'être aimé était toujours là, occupé à faire autre chose, mais là. Puis elle faisait voler en éclat cette illusion et vous entraînez dans un torrent de douleurs.

- Jenna !
- Oui ?

Rien, pas de réponse. Comme d'habitude. Pas besoin. Il était temps de traîner mon corps hors de ce lit, hors de cette chambre d'adolescente qui n'était plus vraiment la mienne, de quitter l'état amorphe qui me paralysait depuis près de deux heures. La cafetière italienne en ébullition anima le moment. L'agitation engendrée par de simples tasses posées sur un plateau usé était réconfortante. Le calme plat avait laissé place à la vie. Les pensées noires reléguées dans un coin reculé de ma conscience. Ma mère resserra le cordon autour de son peignoir bleu pastel, se frotta le visage pour en dissiper la fatigue et m'invita à m'asseoir. La cuisine nous servait également de salle à manger.

- Pourquoi tu te caches ? , me reprocha-t-elle.
- Je me cache pas, répondis-je en récupérant la tasse fumante qu'elle venait de me verser.
- Tu aimes beaucoup trop rester seule.

Pas faux. Pas totalement vrai non plus. J'avais peu d'amis mais j'étais bien entourée. Je savais me montrer avec eux enjouée et sociable. Elle ne connaissait pas vraiment cette Jena là. L'amie, l'étudiante, la petite-amie, l'ex., l'ennemie, l'extravertie, la torturée, la loquace, la têtue... Personne ne me connaissait totalement. Personne ne connaissait personne totalement à vrai dire. Nous ne révélions qu'une partie de nous aux autres. Une partie plus ou moins importante selon la situation et l'interlocuteur. La proximité, dans certains cas, permettait de s'appréhender plus intimement. Nos comportements étaient conditionnés par la nature de nos relations.
J'avais reçu une certaine éducation. Une éducation qui ne me permettait pas de tout dire ou tout montrer. Ma mère avait également reçu une certaine éducation. Elle non plus ne pouvait pas s'exprimer ou agir librement. L'information abondante n'était, de tout façon, pas toujours source de clarté ou de joie. Noah s'était confié à moi. Ça ne m'avait apporté ni clarté, ni joie. Noah... Pourquoi mes élucubrations me ramenaient toujours à lui ? Pourquoi le souvenir de cet homme brisé, fragile hantait mon esprit ? J'avais pris une décision, ne pouvais-je pas m'y tenir ? Disparais. Je l'avais fait. J'avais créé une situation sans quiproquo ou possibilité de faire marche arrière. Il ne m'avait pas contacté une seule fois après ce dîner. Pas un message, un appel, un mail. Rien d'étonnant. J'avais commis l'irréparable pour la bonne cause. Je ne parvenais pourtant pas à passer à autre chose. La simple évocation des faits, de son absence ... m'oppressait. Deux semaines. Dans deux semaines je n'aurais pas d'autres choix que de l'appeler.

- Ça m'inquiète.

La voix troublée de ma mère me tira de ma rêverie.

- Quoi ?
- De te voir seule, ça m'inquiète

Je quittai l'inconfortable assise en paille, contournai la table ronde et l'étreignis fermement.

- Je suis pas seule. Je t'ai toi.

Elle posa ses mains sur mes avant-bras. La tête penchée, les lèvres plissées, elle reprit :

- Ton père et moi on ne sera pas là éternellement.

Le discours qu'elle tenait ne me plaisait pas. Le long soupir que j'exhalais ne la dissuada pas de poursuivre.

- Il te faut quelqu'un.
- Quelqu'un ? , répétai-je étonnée.

Elle posa sur moi des yeux cernés qui en disaient long. C'était une première. Première fois que j'entendais ma mère aborder aussi ouvertement un tel sujet. Je me contentais de hocher la tête. Je n'étais pas en mesure de la rassurer. Je voulais lui dire que la solitude pouvait être un refuge, qu'elle pouvait épargner bien des souffrances, qu'il y avait plus funeste destin que de finir seul. Mais ça n'était pas son monde, ça n'était pas sa conception de la vie. Alors à cette femme qui était tout pour moi, je continuais à ne montrer qu'une partie de moi-même. Personne ne vous connaît vraiment. Surtout les êtres qui vous sont le plus cher. Certaines vérités ne sont pas bonnes à dire ou à montrer. Pour les préserver vous ne leur révélez que ce qu'ils sont capables de recevoir. Ni plus, ni moins.

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