Je tournais en rond depuis cinq bonnes minutes tentant, vainement, de lire mes notes lorsque la sonnerie m'arrêta dans mon élan. Hannah avait-elle écourtée sa séance de travail à la bibliothèque ? Peu probable. Je soupirai. Je n'attendais personne et après l'humiliation que je venais d'essuyer il valait mieux limiter, au moins jusqu'à la fin des examens, mes interactions avec l'extérieur. Je récupérai mon ordinateur, resté grand ouvert sur la table basse. Je me laissai tomber dans le canapé avant de le caler sur mes cuisses. J'avais encore des recherches à faire pour peaufiner mes fiches. Comme je redoutais d'avoir oublié des points importants, je relisais et complétais régulièrement mes supports, sans pour autant réussir à faire taire cette impression persistante. Nouvelle sonnerie. Plus insistante, cette fois. Je m'obstinais à l'ignorer. Alors que je décortiquais une décision du Conseil constitutionnel une voix héla mon nom.
Je quittai le tapis sur lequel je venais de m'installer pour m'approcher prudemment de l'entrée. Avais-je bien entendu ? J'abaissai la poignée et ouvris la porte avec précaution, juste assez pour découvrir mon visiteur. Je m'apprêtai à la refermer mais Noah glissa son pied dans l'entrebâillement.
- À quoi tu joues ?! , grogna-t-il.
- Ça vire au harcèlement Guedes !
Il infiltra une épaule dans l'interstice et exerça une légère pression pour élargir l'ouverture. Je finis par céder et relâchai soudainement ma prise. Il perdit l'équilibre, trébucha et évita la chute en agrippant mon bras. Nous étions très proches. Trop proches. Son souffle chaud effleurait ma peau. Son visage était à quelques centimètres du mien.
Il m'avait entendu vomir. Ce constat me fit perdre mes moyens. Cherchant à m'éloigner au plus vite, je faillis, à mon tour, me vautrer. Il me rattrapa in extremis.
Une jambe entre les miennes, un bras derrière mon dos et une main posée sur mon épaule. Bien joué ! En voulant échapper à une situation gênante, j'en avais créé une encore plus embarrassante. J'entendis alors quelque chose s'écraser lourdement au sol.
- Merde, laissa-t-il échapper.
Légèrement inclinée, il me ramena vers lui, laissa glisser ses mains le long de mes bras et enroula ses doigts autour des miens.
- Tu es glacée, commenta-t-il.
J'avais effectivement froid. Mais le frisson qui me parcourait l'échine était de son fait. Déroutée par cette intimité imprévue et craignant qu'il ne s'en aperçoive, je reculai de quelques pas.
- Tu as oublié quelque chose ? demandai-je.
- Comment ça ?
- Tu es revenu... Pourquoi ?
Il récupéra sa sacoche et le sac plastique qu'il avait lâché quelques instants plus tôt.
- Quoi ? De quoi tu parles ?
La confusion qu'il affichait finit par me gagner. Faisait-il exprès de ne pas comprendre ? Il me contourna, déposa sa sacoche sur le fauteuil et le sac plastique sur le comptoir. Il en retira un plateau de sushis, un sirop mentholé et un médicament sous forme de suspension buvable pour traiter les reflux.
- Tu as du sucre ?
Troublée, j'acquiesçai silencieusement. Je lui tendis une boite en métal. Il en sortit un morceau et versa dessus quelques gouttes de sirop.
- Tiens, prends ça.
J'étais incapable de bouger. Trop étonnée par cette gentille attention que je n'avais clairement pas vue venir. Il rapprocha le remède de mon visage. Après une brève hésitation, j'acceptais finalement son aide.
- Mets ça dans le frigo et mange le quand tu seras un peu moins barbouillée. Et avale ce médicament avant.
Il était très directif. Dans un autre contexte. Cette attitude m'aurait dérangé. Mais là, j'étais juste émue. C'était assez rare qu'on s'occupe de moi comme ça. J'avais tellement l'habitude de me débrouiller seule, d'endurer en silence que je ne savais pas recevoir sa sollicitude. Je n'aurais jamais admis à personne, encore moins à moi même, que j'avais besoin d'une épaule sur laquelle me reposer quelques instants.
J'intériorisais beaucoup mes états d'âme. Je cachais régulièrement mes drames personnels. Mais ma carapace avait des fissures. Des fissures dont Guesdes avait été, malgré moi, témoin. Cet homme dont j'avais récemment fait la connaissance savait des choses que mes meilleures amies ignoraient. Comment était-ce possible ?
- Pour qui tu me prends ?
Le ton dur me déstabilisa. La fermeté de sa voix contrastait étrangement avec la prévenance de ses gestes.
- Quoi ?
- Tu pensais quoi ? Que j'étais parti après t'avoir entendu vomir ?
C'était exactement ce que je m'étais imaginée.
- Oui, admis-je.
- Pour qui tu me prends ?, répéta-il.
Il était sincèrement vexé.
- J'en sais rien. Pour quelqu'un qui disparaît au pire moment sans un mot.
- Tu voulais peut-être que je débarque dans la salle de bain pour te prévenir ?
Il avait le don de m'agacer. Les bons sentiments qu'il m'inspira quelques minutes plus tôt s'évaporèrent.
- Je dois réviser. Merci pour tout, conclus-je sèchement.
Je lui tournai aussitôt le dos. J'attrapai le plaid posé sur le dossier du fauteuil, le passai autour de mes épaules et repris place sur mon tapis. L'ordinateur au bord de la table basse, les notes sur les genoux, un stylo à la main, je feignais la concentration.
Le regard pesant et furieux de Guesdes troublait ma concentration. Les yeux rivés sur mon écran, je suivais tout de même ses mouvements du coin de l'œil. Après avoir fait défiler plusieurs fois la même page web sans rien en retenir, je finis par fermer la fenêtre pour observer plus franchement mon mentor. Confortablement installé sur mon fauteuil, il avait retiré sa veste, posé son téléphone portable sur l'accoudoir et ouvert son PC.
- Tu pars pas ?, demandai-je.
- Non. Il nous reste encore ...
Il jeta un rapide coup d'œil à l'horloge numérique qui lui faisait face.
- Une heure et demi, répondit-il tout en pianotant sur le clavier.
Je n'étais plus, pour lui, qu'un bruit de fond. Une légère nuisance sonore.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
