Trois semaines s'étaient écoulées depuis mon fameux dérapage. Guesdes et moi nous retrouvions désormais presque toujours les mercredis et les samedis. Sans jamais vraiment en parler, nous avions fixé certaines limites. Plus de conversations ambiguës. Plus d'emportements. Plus de questions sur nos passés respectifs. Nos échanges étaient beaucoup plus sereins. Il continuait à m'inciter à l'appeler par son prénom. Je continuais à, délibérément, ignorer sa requête.
Les cours, les amies, Noah, la famille... J'étais happée par une routine qui me maintenait saine. Un emploi du temps bien chargé qui empêchait mon esprit d'errer dans les sombres recoins de mon âme.
- Donc c'est fini ?
Les jambes suspendues dans le vide, le dos soutenu par l'accoudoir, la longue tresse brune posée sagement sur son sein droit, elle attendait une confirmation de ma part.
- Ça n'a, en même temps, jamais vraiment commencé...
Assise au sol en demi-lotus, la tête appuyée contre le fauteuil où Sanaa était affalée, Aurélie se contorsionna pour mieux la voir, en vain. Ses yeux bleus finirent par se poser sur la seule personne qui se trouvait dans son champ de vision : moi.
- Franchement j'ai pas le temps... repris-je.
- Arrête, m'interrompit aussitôt Sanaa.
- Quoi ?
- C'est une excuse ça.
- Même pas ! , me défendis-je.
- Elle a raison, renchérit Aurélie. S'il te plaisait vraiment tu aurais trouvé le temps de le voir.
- Comme tu trouves le temps de voir Noah...
- C'est pas pareil.
- Ah bon ? s'étonna Aurélie.
- Oui. Je suis obligée de voir Noah.
- T'es obligée de le voir AUTANT ?
- Non mais elle vit dans le déni. Laisse-là.
Aurélie mordilla nerveusement une mèche blonde.
- Je l'aimais bien Adam, moi ... soupira-t-elle.
Sanaa se pencha vers elle et lui administra une petite tape sur la tête.
- Aïe.
Elle leva tardivement les mains pour se protéger, s'écarta de son bourreau et s'offusqua de cet assaut aussi soudain et qu'injustifié.
- Arrête de manger tes cheveux !
- C'est pas de ma faute. Je suis stressée.
- Tu manges tes cheveux quand tu stresses ? m'étonnai-je.
Elle hocha vigoureusement la tête.
- Et qu'est-ce qui te stresse ?
- Plein de trucs ...
- Comme ?
- Comme les cours. Je vais probablement devoir repasser des matières l'année prochaine...
- Sérieux ?
Aurélie décroisa ses jambes et, un rictus aux lèvres, confirma la nouvelle.
- Merde , jura Sanaa.
L'intéressée haussa les épaules en signe de résignation.
- C'est pas bien grave. C'est juste chiant. On va pas obtenir nos diplômes en même temps.
- Qui sait, j'aurais peut être des matières à repasser moi aussi.
J'essayais de me montrer rassurante mais la simple idée d'échouer si proche du but me glaçait d'effroi.
Je n'osais pas imaginer la déception que ressentiraient mes parents si ça venait à se produire.
- Jena..., souffla Aurélie.
- On sait jamais.
- Tu travailles tout le temps. Tu penses et vis école, s'agaça-t-elle.
- Oui mais c'est pas parce qu'on fournit des efforts qu'ils sont toujours payants.
Et c'était bien là ma crainte. Si l'investissement en temps, en énergie, en argent ne suffisait pas ? Si je n'étais pas assez intelligente, assez doué ? Et si je n'étais pas à la hauteur du défi ? Quelle autre option avais-je ? Aucune. Ma réussite n'était pas négociable. C'était une question de survie, d'honneur et de dignité. Je portais le poids d'une responsabilité qui me dépassait. Le bonheur de mes parents en dépendait. Je voulais les rendre fiers.
Je voulais être l'exception d'une règle cruelle. Celle de l'assignation sociale.
- T'as dit "plein de trucs", nota Sanaa.
- Hein ? Euh... ouais.
- Quoi d'autre ?
- Ok ... J'ai une cousine qui se marie dans deux semaines.
- Oh tu veux lui voler son mari ?!
- Quoi ? Mais non ça va pas la tête !
- Tu veux pas aller à son mariage, la taquinai-je à mon tour.
- C'est honteux. C'est ta cousine quand même..., réprouva Sanaa.
- Mais non ! Est-ce que je peux en placer une ou vous préférez m'inventer une vie ?
Nous échangeâmes un regard complice et répondîmes en chœur, sans l'ombre d'une hésitation :
- T'inventer une vie !
- Ma cousine se marie..., reprit-elle une fois le fou rire passé.
Elle leva les mains pour prévenir toute interruption.
- Et Alexandre veut m'accompagner.
- Vous vous parlez encore ? , demanda Sanaa.
- Oui.
- Il connait ta cousine ?
- Oui, elle l'a invité au mariage.
Le front plissé, je fixai Aurélie, espérant déceler sur son visage l'information qui m'avait échappé.
- Je comprends pas. S'il est invité, pourquoi est-ce qu'il veut t'accompagner ?
- Noah a du pain sur la planche avec celle-là ..., commenta Sanaa en me pointant du doigt.
- Il veut qu'on y aille ensemble.
- Ok et faire le trajet avec lui te stresse ?
Sanaa quitta le fauteuil pour s'installer près de moi sur le canapé. Surprise, j'eus un léger mouvement de recul avant qu'elle n'encadre mon visage de ses mains.
La légère pression qu'exerçaient ses doigts sur mes tempes était plutôt agréable.
- Tu le fais exprès ?
- Non. Pourquoi ?, articulai-je tant bien que mal.
Ses yeux marron me sondèrent un instant, puis elle relâcha sa prise.
- Irrécupérable, décréta-t-elle.
Les lèvres étirées en un sourire amusé, Aurélie m'expliqua l'évidence qui m'avait échappé.
- Il veut qu'on y aille ensemble, ensemble.
- Ok...
- Toujours pas je crois, railla Sanaa.
- En tant que couple, précisa alors Aurélie.
- Oh... Il veut officialiser les choses ?
- Oui.
- Mais vous êtes ensemble ?
- Je sais pas trop.
- Et tu veux t'engager sérieusement ?
- Je sais pas.
- Ok je comprends mieux.
- Il était temps ! s'exclama Sanaa.
J'adressai une moue moqueuse à mon amie.
- Le chrono est lancé alors ! , m'exclamai-je.
- Le chrono ?
- Tu as deux semaines pour y voir plus clair.
- Pauvre Alex ! compatit Sanaa.
- Hé ! , protesta Aurélie.
- Il doit pas être normal, fis-je remarquer.
- C'est sûr. Pour courir après celle-là depuis des années faut avoir une case en moins.
- Et elle fait la difficile en plus !
La mine boudeuse de l'intéressé ne rendit l'échange que plus drôle.
- Rappelez-moi de ne plus rien vous dire.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
