- Merci, reprit-il, soulagé.
Les muscles de son cou, jusqu'alors contractés, se détendirent.
- Merci à toi, renchéris-je.
- Pour ?
Il laissa sa tête reposer dans le creux de sa main tandis que l'autre s'attardait sur sa nuque endolorie. La nuit n'avait, de toute évidence, pas été très reposante. Je l'imaginais se tourner et retourner sur un canapé bien trop inconfortable et étroit pour espérer trouver le sommeil.
- Pour hier... D'être resté.
Il balaya ma reconnaissance d'un subtil haussement d'épaules.
- J'allais pas t'abandonner à ton propre sort.
Il l'avait en quelque sorte déjà fait, samedi dernier alors que, mal en point, je me rendais chez mes parents. La brutale hélée, le face-à-face silencieux et la fuite. Pas sûr, de toute façon, que son intervention ait été bien accueillie. Je n'étais pas dans les meilleures dispositions pour saisir une main tendue.
- Désolé.
Mon visage, très expressif, permettait à quiconque y prêtait suffisamment attention de déceler rapidement mes humeurs. Quelle infime réaction m'avait trahie cette fois ?
- Je n'aurai pas dû faire ce que j'ai fait, poursuivit-il.
Le contraste entre ses pupilles noires et ses iris gris était saisissant.
- Tu veux dire débarquer sans prévenir pour me hurler dessus et partir ?
- Plus ou moins.
Difficile de ne pas trouver, a posteriori, la situation amusante tant elle était hors norme.
- Si tu admets tes torts je veux bien admettre les miens, lançai-je.
- Quel honneur !
- C'est peu dire. Je déteste m'excuser.
Admettre ses torts, au-delà d'un signe évident de faiblesse, me rendait redevable. Je devais me racheter. Effacer cette dette causée par mon faux pas.
- Ok j'attends..., fit-il après quelques secondes de silence.
- Quoi ?
- Tes excuses.
- Ba c'est fait ! m'exclamai-je. J'ai dit que je voulais bien admettre mes torts.
- Bizarre des excuses sans excuse...
- Ma spécialité.
Son rire, léger et spontané, ponctua ma réponse et m'arracha un sourire.
- On est peut-être parti du mauvais pied, lançai-je.
- Tu crois ?
L'ironie de son ton, à peine perceptible, ne m'avait pas échappé.
- À quel moment les choses ont mal tourné ?
Je fis mine de réfléchir à la question.
- Sûrement quand je me suis lancée dans un monologue sur ton physique.
- Que tu trouvais... Quel mot tu as utilisé déjà ?
Il marqua une pause pour donner plus d'effet à sa prétendue perte de mémoire avant de poursuivre :
- Ah oui ! Fascinant...
- Ne remue pas le couteau dans la plaie.
Les commissures de ses lèvres s'étirèrent un peu plus. Ses joues, relevées, mettaient en lumière ses adorables fossettes.
- Non, c'était plutôt flatteur à vrai dire.
J'étais extrêmement gênée.
- Mes retards alors ?, suggérai-je pour changer rapidement de sujet.
- Plus probable !
- Le problème finalement, c'est ton intolérance, conclus-je.
- Aux retards ?
- Oui !
Un bref mouvement de sourcils. Si bref qu'il m'aurait sans doute échappé si je n'avais pas eu les yeux rivés sur lui. Puis, de nouveau, ce rire. Un rire aux sonorités plaisantes que j'avais réussi à provoquer à deux reprises. Lorsqu'il riait, quelque chose en lui s'allégeait. Une forme d'insouciance qui adoucissait ses traits et son regard. Fait suffisamment rare pour être noté et apprécié.
- Interprétation très subjective des choses.
- Le monde selon Jena.
Le regard dans le vague, un demi-sourire aux lèvres, il semblait pensif.
- Un monde où Jena doit se rendre à son cours de géopolitique. Tu ne travailles pas ?
- Un monde où Jena parle d'elle-même à la troisième personne. J'ai pris ma matinée.
Il se leva et s'étira les bras.
- Je peux utiliser ta salle de bain ?
- Bien sûr. Au fond du couloir, à gauche.
Guesdes s'éclipsa. J'ignorais l'angoisse qui, malgré la distraction bienvenue qu'offrait Noah, m'oppressait encore la poitrine. Je reportais toute mon attention sur les impératifs du jour.
Les espoirs que mes parents avaient placés en moi m'obligeaient à ne pas perdre l'école de vue. Maintenant plus que jamais.
Un échec à quelques mois de la remise des diplômes était inconcevable. J'ouvris le recueil de textes qui me servait à préparer les cours et m'attaquai aux lectures obligatoires du jour. Crayon à la main, j'annotais les passages importants en mordillant une mèche de cheveux et en faisant tournoyer mon surligneur entre mes doigts.
Guesdes avait consciencieusement effacé toute trace de son séjour. Seul le plaid, soigneusement plié, reposait près de moi sur le canapé.
Un raclement de gorge perturba ma concentration. Mon mentor, désormais rafraîchi et rhabillé, semblait vouloir me demander quelque chose. Je laissais mes yeux brièvement le parcourir. Il s'était composé une armure. Une de celles qui lisse les traits et dissimule l'identité. Cheveux plaqués, veste enfilée, posture droite, épaules en retrait, port de tête princier. Il était beau, sans aucun doute. Guindé mais beau.
- Bloque ton mercredi soir, m'enjoignit-il sans aucune formalité.
- Pourquoi ?
- Surprise.
- J'aime pas les surprises.
- Tu n'aimes pas les surprises ?! , répéta-t-il.
- Non. Je suis du genre à ne pas démarrer un film sans en connaître la fin.
- Autant ne pas regarder.
- C'est ce que je fais... quand ça finit mal.
- Tu passes à côté de grands classiques !
- Nuance, je connais la fin des grands classiques !
Je marquai une courte pause avant d'ajouter :
- J'ai toujours préféré les feel good movie.
- Ça peut se comprendre...
Discrète référence à l'épisode larmoyant d'hier.
- J'aime ce qui est prévisible. Pas toi ?
Momentanément distrait par son téléphone, il ignora le message qu'il venait de recevoir et reporta son attention sur moi.
- Non.
Une réponse avec de la certitude à en revendre et ... autre chose.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
