La fenêtre côté passager grande ouverte, le bras droit posé sur le rebord, il était à mon goût beaucoup trop confiant.
- Ok il est temps de passer la deuxième.
Crispée, le cœur battant je m'accrochais au volant comme à ma vie.
- Jena ... passe la deuxième.
Le véhicule menaçait de faire une sortie de route. Il rectifia à temps ma trajectoire.
- Garde tes mains à 10h10 et ton regard droit devant.
J'acquiesçai. Les mâchoires contractées, la poitrine et la nuque en feu, je n'avais pas prononcé le moindre mot depuis qu'il avait eu l'inconscience de me laisser conduire.
- Tu sais passer les vitesses ?
Les hurlements du moteur couvraient, en partie, sa voix.
- Pas vraiment.
Les fossettes étaient de sortie. La légèreté avec laquelle il prenait les choses me déconcertait.
- Tu trouves ça amusant ?! , m'écriai-je.
- Un peu, confessa-t-il en m'adressant cette fois un large sourire.
Je m'attendais, à tout moment, au désastre. Fort heureusement, il n'y avait personne d'autre que nous dans les parages.
- Guesdes !
Il ricana avant de se décider enfin à me guider.
- Dégage ton pied de l'accélérateur et appuie sur l'embrayage.
- Euh... c'est cette pédale ?
- C'est ça. Pousse le levier de vitesse vers la gauche puis le bas.
En appliquant des gestes saccadés et maladroits, je parvins à interrompre les cris désespérés de la machine.
- Très bien. Maintenant accélère.
- Non, on est bien là franchement. Tu trouves pas ? , protestai-je.
Il éclata de rire. Une mélodie plaisante que je pouvais écouter indéfiniment. Je n'avais que rarement eu l'occasion de voir chez lui ce côté détendu et taquin. Je voulais en découvrir davantage. Retrouver le jeune homme insouciant que j'avais aperçu dans ce studio, sur cette photo aux côtés d'Amane. Le souvenir du couple tempéra mon enthousiasme.
- Va falloir dépasser les 30km/h si on veut un jour arriver à destination, reprit-il.
Je soupirais avant d'abdiquer.
- Ok ...
- Prépare toi à passer la troisième.
J'appuyai sur l'embrayage et déplaçai à nouveau le pommeau de vitesse. Je rencontrai cette fois une résistance. La main de Noah couvra la mienne et entraîna la manette vers le haut. Une distraction dangereuse que j'évacuais rapidement. Je ne pouvais pas laisser la chaleur de sa paume troubler ma concentration.
- On va où ?
- On y est presque.
- Tu veux rien me dire ?
- Patience. Tu sauras tout dans quelques minutes.
- Tout... j'en doute.
Je regrettais aussitôt mon reproche. Je ne voulais pas mettre un terme à sa bonne humeur. Le silence qu'il laissa s'installer m'intrigua. Je l'observais du coin de l'œil. Il était pensif. J'avais tout gâché.
- Pardon, murmurai-je.
- Ne t'excuse pas. J'aimerais vraiment pouvoir t'en dire plus.
- Pourquoi tu ne le fais pas alors ?
- Parce que c'est compliqué.
Une réponse loin d'être satisfaisante et il le savait. Je ne voulais pas me disputer. Je voulais profiter du moment, profiter de sa présence. Si ça impliquait vivre, un temps, dans le déni alors dans le déni nous serions.
- Je m'en sors pas trop mal hein ?
Il quitta son état contemplatif pour hocher la tête et me féliciter.
- Une vraie pilote !
Encouragée par mon succès, je parvins enfin à relaxer mes muscles, rabaisser mes coudes et me rapprocher de l'appuie- tête. Cette posture me soulagea immédiatement le dos.
- On arrive au rond point. Va falloir rétrograder.
- Rétro quoi ?
- Tu prends le rond point un peu trop vite. Rétrograde !
- Euh je sais pas faire !
Saisie de panique j'en avais perdu tout bon sens.
- Freine !
Impossible de me rappeler sur quoi appuyer pour décélérer. Noah récupéra le volant. Contraint de prendre les virages à vive allure, il colla aux courbes de la route et nous évita l'incident. Après avoir regagné la voie principale et mon sang froid, je concédais ma défaite.
- Je crois que j'ai assez conduit pour aujourd'hui. On échange ?
- D'accord. Avant de t'arrêter tu vas quand même devoir rétrograder...
- Oh non...
J'avais perdu toute confiance en moi. Abattue et ronchonne je voulais juste mettre fin à cette leçon.
- Ne t'inquiète pas tu vas y arriver.
Le ton de sa voix était apaisant. Dénué de jugement, il se contentait d'énoncer un fait.
- Appuie sur la pédale du milieu.
La vitesse indiquée sur le tableau de bord décrut progressivement.
- Ok t'es pas loin des 20km/h. Tu peux maintenant actionner l'embrayage et déplacer le levier de 3 à 2.
La requête, une fois réalisée, me parut extrêmement simple.
- Ah c'est ça rétrograder. Il fallait juste me dire de repasser en deuxième !
Il prit une mine offusquée que je me fis un grand plaisir d'ignorer.
- Répète la manœuvre pour revenir en première.
- Je freine, j'embraye, je change de vitesse.
- Super maintenant gare-toi sur le bas-côté.
- Comment j'arrête la voiture ?
- Freine et appuie sur l'embrayage.
La véhicule ne circulait quasiment plus. Je retirai donc mes pieds des pédales. L'action malvenue provoqua un brusque arrêt du moteur.
- Il faut toujours mettre la boîte de vitesse au point mort sinon tu cales.
Affligée par ce nouveau faux pas, les bras et le front appuyés sur le volant, je poussais un long et profond soupir.
- Une catastrophe.
- Pas du tout ! Pour une première fois, tu t'en es très bien sortie.
- Je vais jamais avoir mon permis, me lamentai-je.
- Je ferai en sorte que tu l'es.
- Même si je l'ai, je serais un danger public.
- Pas si je t'apprends à conduire.
Je tournais lentement ma tête vers lui. La joue gauche collée à mon poignet, j'admirais ouvertement l'expression sereine qu'il affichait.
- Pourquoi tu ferais ça ?
- Pour t'éviter de prendre des risques.
- Tu essaies encore de me sauver, lui fis-je remarquer.
- Peut-être.
Venait-il d'admettre que j'avais raison ? Je n'avais donc pas fabulé. Il voyait en moi une façon incongrue de transformer l'essai. De parvenir à ses fins. De réussir là où autrefois il avait échoué.
- Je le savais, énonçai-je en tâchant de dissimuler ma déception.
J'espérais secrètement avoir tort. Je ne voulais pas complètement croire que ses attentions, son intérêt étaient factices. Je n'étais pas sa principale motivation. Elle l'était. Je ne pouvais pas concurrencer une femme qui n'était plus de ce monde, un amour que même la mort n'avait pu briser. Je regagnai ma place, le cœur alourdi par la peine. Il pilotait avec aisance son engin. Je n'étais qu'une passagère qui venait de goûter à une éphémère et exaltante illusion. Celle d'être aux commandes. D'être en mesure d'altérer la trajectoire. Mais il avait déjà une destination en tête. Je n'étais pour lui qu'un moyen d'y parvenir.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
