J'attrapai le coussin, toujours au sol, pour le renvoyer à sa propriétaire. Il heurta l'arrière de son crâne. Surprise par le projectile, elle lâcha son pinceau et grommela quelques jurons, déclenchant un rire spontané et contagieux.
- Tu ne trouves pas que c'est "too much" ?, demandai-je une fois calmées.
- Quoi donc ?
- La robe voyons !
- Jena c'est un GALA. De toute façon on a plus le temps pour tes remises en question !
Elle ramena la nourriture, à peine entamée, dans la cuisine, ignora mes protestations et, à son retour, m'installa face au miroir de la commode. D'une main aguerrie, elle rassembla mes cheveux en un chignon élégant.
Maquillée, chaussée et quinze minutes en retard , nous nous empressâmes de rejoindre Aurélie à la gare. Je tâchais d'éviter les regards réprobateurs de mes amies tout en me confondant en excuses. Le train était bondé. Nous nous frayâmes, tant bien que mal, un chemin parmi les passagers. Nos tenues de soirées attirèrent l'attention de quelques curieux. Je n'avais pas l'habitude de me distinguer par mon allure, je me sentais soudain très gênée. Heureusement l'insouciance de mes amies, leurs rires et remarques légères me firent vite oublier mon embarras.
- Comment va Hassan ? s'enquit Aurélie.
Sanaa réprima, avec peine, une grimace.
- Dispute ? ajoutai-je
- Dispute, confirma-t-elle.
Exaspérée par le comportement de son petit-ami, je ne pus m'empêcher de pincer mes lèvres et froncer les sourcils. Je regrettai aussitôt cet élan de transparence. Je n'avais jamais été très douée pour dissimuler mes émotions. Mon visage, à mon grand dam et celui de mes proches, étalait au grand jour mes opinions. Sanaa tenta, tant bien que mal, de noyer le poisson.
- Que pasa ? insistai-je.
- Oh rien de grave. Il me fait la gueule parce que je vais au gala sans lui.
- On aurait pu lui prendre une place, avança Aurélie.
- Il travaille ce soir, se contenta de répondre Sanaa.
La posture rigide, la mine fermée, elle n'avait visiblement pas envie d'en dire plus. Ce n'était, de toute façon, ni le lieu ni le moment. Je considérai donc le sujet clos et bifurquai vers autre chose.
Le reste du trajet ne se fit pas sans embûche. Les atours de la féminité, que l'on glorifiait sous couvert de beauté et d'élégance, imposaient à celles qui s'y pliaient de nombreuses contraintes.
Je maudissais les conventions sociales qui nous obligeaient à marcher en talon sur des pavés de pierre. Je manquais à deux reprises de me vautrer sur la chaussée. Aurélie et Sanaa, qui maîtrisaient parfaitement cet exercice acrobatique, s'amusaient de mes gaucheries. Nous fîmes, compte tenu de notre retard conséquent, une entrée remarquée.
- La honte... murmura Aurélie.
- Personne ne vient à l'heure à ces trucs, tempéra Sanaa.
- Et c'est pas de notre faute si on a mis une heure à trouver ce foutu lieu, repris-je d'ores et déjà agacée.
- Un peu quand même...
Les regards, lassés par le spectacle, finirent par se détourner de notre trio infernal. Un agent d'accueil nous conduisit à notre table. Je laissai échapper un soupir de soulagement lorsque le siège sur lequel je m'installai libéra mes pieds endoloris du poids de mon corps.
La soirée ne faisait que commencer et elle promettait déjà d'être longue. D'un naturel introverti je n'aimais pas me mêler à la foule. Le risque de devoir engager une conversation avec un parfait inconnu était bien trop grand dans ce genre de situation.
Je n'aspirai en réalité qu'à une chose, rentrer me vautrer dans mon lit et dormir jusqu'à satiété. Je ne manquerai pas, d'ailleurs, de m'éclipser à la première occasion. D'ici là, il faudra bien faire bonne figure. C'était, à court terme, un sacrifice nécessaire. Je remplissais ainsi une partie du quota annuel imposé par mes amies. Quota que nous avions fixé, après des négociations houleuses, à 3 grosses sorties. Aurélie nous avait déjà traînées à la soirée latino dont elle rêvait. Encore un événement à endurer, et je serais enfin libérée de toutes obligations. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire.
L'ennui avait ce pouvoir singulier d'allonger le temps. Les minutes s'égrenaient lentement, comme pour nous narguer. Difficile de prendre son mal en patience quand votre présence n'était que le fruit d'une faveur accordée à vos amies.
L'éclairage tamisé et la douce musique d'ambiance n'aidaient pas. Je bataillais pour maintenir mes yeux ouverts.
Sanaa avait engagé un échange animé avec son voisin de table. Un directeur des ressources humaines d'une entreprise de cosmétiques m'avait discrètement soufflé Aurélie à l'oreille, avant d'accepter l'invitation à danser d'un camarade de promo.
Je réprimai avec peine un bâillement et essuyai du coin de l'oeil une larme prête à glisser sur ma joue. J'eus soudain l'impression d'être observée. La capacité de l'être humain à percevoir l'impalpable était fascinante. En parcourant la salle du regard, mes yeux s'arrêtèrent sur les siens. Je restai un instant figée, surprise. La soirée venait de prendre un tournant inattendu...
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Déboires chroniques
RomansaLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
