Partie 61 : embûche

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Le sourcil droit fendu au niveau de l'arcade. Les traits sévères. Le crâne rasé. Les lèvres retroussées en un sourire malicieux. Ça ne faisait aucun doute. C'était lui. J'accélérai l'allure et priai intérieurement pour qu'il ne me voie pas. Je psalmodiai en y mettant toute la ferveur dont j'étais capable, espérant que l'univers m'épargne.

- JiJi !

Foutu univers ! Ce surnom. Cette voix. Mon poil s'hérissa aussitôt. Je continuais à marcher.

- JiJi, attends !

Le bruit de pas qui accéléraient et la pression d'une main sur mon bras me firent perdre tout espoir. Je le fusillai du regard. Il n'en relâcha pas moins sa prise.
Ce sourire glaçant qu'il affichait toujours s'étala un peu plus, lui mangeant peu à peu le visage. Ses yeux noirs et scrutateurs se posèrent sur moi. J'étouffai un haut-le-cœur, dissimulant le dégoût qu'il m'inspirait sous une mine faussement joviale.

- Padawan ! m'exclamai-je en simulant la surprise.
- Ça fait longtemps. Comment ça va ?
- Ça va et toi ?
- Tu m'as pas entendu ? me questionna-t-il d'une intonation aussi mielleuse qu'inquiétante.
- Hein ?
- Je t'appelle depuis taleur.
- Ah bon ?
- Tu te fous de ma gueule ? s'agaça-t-il.

Il s'impatientait. Ses doigts plantés dans ma chair se crispèrent. Du coin de l'œil, j'aperçus Guesdes. Il nous observait. Évidemment. Quelle poisse !

- Désolée mais je dois y aller.

Je tentai de dégager mon bras. Il me retint.

- Tranquille ! T'as pas une minute là ?

J'usai de toute mon énergie pour conserver mon sang froid et maintenir une expression avenante.

- J'ai un rdv important.
- Ça y est t'es trop bien pour nous maintenant ?

L'odeur amer de sa transpiration se mêlait à celle du tabac froid. Il ne souriait plus.

- Comment va le padre ?
- Ça va.
- Et ta mère ?
- Aussi.

Silence pesant.

- T'habites dans le coin ?
- Non.

Malaise. Le mensonge n'était pas mon fort. J'espérais ne pas me trahir.

- T'habite où alors ?
- Je dois vraiment y aller...
- Tu vas où ?
- À la fac.

Ses yeux parcoururent mon visage avant de descendre lentement le long de mon corps. Je me raidis. Noah s'était éloigné de la voiture contre laquelle il était appuyé et s'apprêtait à nous rejoindre. 300 mètres séparaient deux mondes que je ne souhaitais absolument pas réunir.

- Ah ... L'école c'est important !

Il laissa enfin retomber sa main. Profond soulagement.

- C'était sympa de te voir, repris-je d'une voix légèrement aiguë.
- T'inquiète. On se reverra.

Une promesse, une menace. Je tournai les talons et mis autant de distance entre nous que possible. J'en profitai pour prévenir Guesdes par message.

[J'ai oublié un truc chez moi. On se retrouve là-bas ?]

Je ne voulais prendre aucun risque.

[Je t'attends.]

[Pas besoin. Je te rejoins dès que possible.]

[Il est parti.]

Il n'était pas dupe. Je prétendais tout de même ne pas avoir saisi sa remarque.

[Qui ça ?]

[Celui que tu n'as pas voulu me présenter.]

[Padawan ?]

[Quoi ?]

[C'est son nom. Enfin... c'est comme ça que tout le monde l'appelle]

[D'accord JiJi]

[Oh non ! T'as entendu ?]

[Tout le monde a entendu]

[...]

[Vous êtes proches ?]

[Pas vraiment]

[Assez tout de même pour qu'il t'appelle Jiji]

Bizarre. Il semblait ... contrarié.
Après avoir erré un moment dans des rues adjacentes et m'être assurée que je n'avais plus rien à craindre, je retrouvai Guesdes. Il déverrouilla les portes. Je m'installai côté passager. D'humeur visiblement taciturne, il marmonna un salut de convenance.

- On va toujours chez toi ? demandai-je, rassurée de constater une nouvelle fois que Padawan n'était plus dans les parages.

Il hocha la tête. S'il voulait se terrer dans le silence, grand bien lui fasse. J'étais pour ma part pressée de découvrir son antre. Quand il l'avait, l'air de rien, suggéré comme lieu de rendez-vous, j'admets que l'idée m'avait d'abord déstabilisée. Mais je me suis assez vite rappelée qu'il s'était imposé dans mon intimité, témoin de moments où je m'étais montrée particulièrement vulnérable. Des moments que je veillais à avoir à l'abri des regards. Il en savait beaucoup trop sur moi alors que j'en savais très peu sur lui. Il ne s'était pas vraiment livré. Il avait juste, avec beaucoup de réticence, concédé une information ou deux. Happée par mes tempêtes personnelles, je n'avais pas cherché à creuser davantage. L'occasion qu'il m'offrait d'en apprendre plus était trop exceptionnelle pour ne pas être saisie.
Distraite, je remarquai tardivement qu'il n'avait toujours pas démarré.

- On y va ?

Il tourna son regard vers moi. L'acier de ses yeux fixa le cuivre des miens et piqua à vif ma curiosité.
Qu'est-ce qui le perturbait tant ? Pourquoi me dévisageait-il ainsi ? À quoi pensait-il ?
Finalement, une question l'emporta sur les autres. Avais-je vraiment envie de savoir ?
Non. Je ne voulais pas ajouter une couche supplémentaire au mille feuilles qu'était ma vie. Tout chez moi était déjà trop compliqué. Et si je faisais en sorte que cette relation ne le soit pas ? Le ronronnement du moteur me conforta dans ma décision.

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