Je réprimai un bâillement. Pour alerter ma conscience, j'enfonçai mes ongles dans la chair de mon avant-bras. La douleur irradiant mes pieds avait gagné en intensité. Je pouvais blâmer l'attraction terrestre qui écrasait, de tout mon poids, mes extrémités. Je pouvais aussi blâmer la société qui, par injonction à la féminité, m'avait imposé des escarpins aux antipodes du confort. Je pouvais enfin m'en prendre au très serviable Florian qui s'était mis en tête de me présenter un maximum de personnes en un minimum de temps. Je pris néanmoins mon mal en patience et priai silencieusement pour que cette soirée s'achève.
Une autre demi-heure passa, lentement. Le manège dans lequel j'étais montée semblait sans fin. Salutation, présentation, conversation superficielle, remerciements et meilleurs voeux pour la suite. Encore et encore. Parfois je recevais une carte professionnelle et quelques promesses. D'autres fois, des conseils inadaptés et un échange écourté par la première excuse venue. Durant tout ce temps, je suppliais Guesdes d'intervenir. Il prétendait ne pas comprendre ce que mon visage s'évertuait désespérément à lui dire. Je n'étais pas dupe. Il se délectait de la situation. N'y tenant plus j'arrêtai Florian en plein élan et la ramenai au salon Opéra.
- Je pense qu'on a usé et abusé de ton capital social, indiquai-je en massant ma nuque courbaturée.
- J'en ai trop fait ? s'enquit-il.
- Non, tu as été héroïque !, le rassurai-je.
Gêné, il se gratta l'arrière du crâne tandis qu'une passante récupérait un amuse-bouche sur son plateau.
- Je savais que je n'aurai pas dû te présenter Camille Bellâtre !, se blâma-t-il.
- Celle qui nous a fait la moral parce qu'on ne l'a pas salué comme il fallait ?
- Non, elle c'est Frédérique Marchetto.
- Celle qui voulait t'organiser un tête à tête avec son petit-fils ?
Les lèvres de Florian se fendirent en un large sourire. Il secoua la tête de gauche à droite.
- Oh je sais !, m'écriai-je. C'est celle qui nous a parlé pendant quinze minutes de son chien.
- Bingo ! s'exclama-t-il à son tour hilare.
Je joignis mon rire au sien.
- Mission accomplie alors ?, me demanda-t-il après avoir recouvert son sérieux.
- Plus qu'accomplie, tu peux ranger ton plateau. J'ai maintenant un carnet d'adresses digne d'un chef d'Etat.
Il m'adressa une nouvelle courbette. Je lui rendis la pareille.
- Il se fait tard, je vais y aller, annonçai-je.
Je tirai de ma pochette mon téléphone portable. 23h30. J'avais encore vingt minutes pour rejoindre la gare et attraper le dernier train.
- On reste en contact ?, m'enquis-je.
- J'espère bien !
Nous échangeâmes nos coordonnées et promîmes de nous revoir très vite. Alors qu'il s'apprêtait à reprendre le cours normal de son service, je l'hélai une ultime fois.
- Tu peux m'accorder une dernière faveur ?
- Pas de repos pour les braves !
- Ça ne te dérange pas d'avertir monsieur Guesdes de mon départ ?
- Pas le moins du monde. Mais tu ne veux pas le prévenir toi-même ? Il risque de mal le prendre.
- Pas grave. Je comptais, de toute façon, me défaire de cet engagement.
- Comment ça ?
- J'écrirai à l'université lundi.
- Pour quoi faire ?
- Pour changer de mentor.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
