Je me confondis en excuses. Il les balaya d'un revers de main puis regagna sa voiture sans m'adresser le moindre mot. Ni bonjour, ni blâme. Rien. Seule la contraction de sa mâchoire témoignait de son état. J'étais un fantôme. Invisible à ses yeux. N'importe qui, compte tenu du peu d'attention qu'il m'accordait, aurait pu penser que je m'invitais dans le véhicule d'un inconnu. J'avais appris à reconnaître les signes de son mécontentement. Ils étaient très subtils. Il ne faisait pas d'esclandre. Il ne laissait pas ses émotions se lire sur son visage ou son corps. Cette maîtrise aiguë de soi était la manifestation évidente de sa colère. Plus il bouillonnait de l'intérieur plus il déshumanisait son apparence. Il voulait que j'affronte mes émotions mais lui terrait les siennes en attendant qu'elles passent. Quelle ironie.
Si je le fixais suffisamment longtemps finirait-il par reconnaître mon existence ?
L'expérience était tentante... Nous avions trois heures de trajet à faire ensemble. Je n'étais pas au mieux de ma forme. J'étais émotive et physiquement épuisée. J'avais souvent le mal des transports. Toute distraction était bonne à prendre. Je pivotai donc sur moi même. Épaule contre siège, jambe gauche ramenée vers le bassin, tête complètement tournée vers lui pour ne laisser planer aucun doute sur mon intention. Je le fixais en toute indiscrétion. Le dos droit, des bras finement dessinés animés par la conduite, une respiration un chouïa irrégulière, une barbe de trois jours qui grignotait ses joues, son menton et une partie de son cou. Il avait des cils plutôt longs. Je ne l'avais jamais remarqué. Une lèvre inférieure plus charnue que l'autre. Des sourcils fournis, un nez droit, un cou solide ... Je n'étais plus certaine de ma motivation. Plus je le dévisageais et plus l'inconfort me gagnait. Je m'apprêtais à détourner mon regard lorsqu'enfin il abandonna son mutisme :
- Quoi ?
- Tu comptes bouder combien de temps ?
Il haussa les sourcils, se pinça légèrement les lèvres.
- Je ne boude pas.
- Oh ok.
La tension était palpable.
- Tu ressembles quand même vachement à quelqu'un qui boude, repris-je.
- J'imagine que tu sais de quoi tu parles.
- Comment ça ?
- C'est ton activité favorite ces derniers temps.
Aie. C'était mérité. J'avais tout fait pour retarder cette rencontre comme il venait si justement de me le rappeler. J'étais un sujet d'étude. Une distraction. Et si on mettait Jena dans une situation compromettante et qu'on la regardait se démener pour en sortir ? Je me renfrognai et reportai mon attention sur l'extérieur. Je préférais regarder la route que poser, plus longtemps, mes yeux sur lui.
- Rien à dire ?
Il accompagna sa question d'un rapide coup d'œil.
- Non.
Le silence, les arbres, les véhicules qui défilaient à un rythme régulier, les mouvements de circulation de la voiture supplantèrent la présence de Guesdes et, comme une berceuse, provoquèrent mon assoupissement. Réveillée par le bruit d'un frein à main qu'on actionne, je me décollai du siège pour observer les alentours. Le soleil resplendissant m'aveugla momentanément. Nous étions sur une air d'autoroute peu peuplée. Il était, selon l'écran de navigation, 12h23. Noah retira sa ceinture de sécurité et quitta l'habitacle. Je ne tardais pas à le suivre. Il ouvrit le coffre arrière, en extirpa une glacière et un panier avant de le refermer.
- On fait une pause ? , demandai-je.
Il hocha la tête puis indiqua du menton une table de pique-nique. Je lui emboîtai le pas. Une famille venait d'achever son repas sur la table voisine. J'adressai à la mère tenant un nourrisson dans ses bras un timide sourire qu'elle me rendit. Guesdes extirpa de la glacière deux bouteilles d'eau. Il m'en tendit une. Hésitante au départ, je finis par la saisir. Le visage toujours impassible, il retira du panier deux repas. Comment pouvait-il se montrer si attentionné et distant à la fois ? La culpabilité qui me piqua le coeur m'invita à m'adoucir.
- Je suis désolée, concédai-je non sans réticence.
Il plissa le front, scruta de ses iris argentés mon visage puis reprit :
- Tu t'es déjà excusé.
- Je ne m'excuse pas pour mon retard.
- Ton oubli, corrigea-t-il.
- Je n'ai pas oublié.
- Tu dormais non ?
Salades, club sandwich, tiramisu et espace sympathique en pleine verdure. Il avait planifié tout ça. Il avait fait un effort pour m'être agréable. Je pouvais en faire autant. Même si présentement il ne rendait pas les choses faciles.
- Je ne me sentais pas très bien.
Durant une fraction de seconde je cru déceler dans son regard de l'inquiétude. Mais l'instant fût trop bref pour en être certaine.
- Je faisais juste une sieste.
- Tu aurais pu mettre un réveil, grommela-t-il.
Il commençait sérieusement à m'agacer.
J'avais essayé. Tant pis. J'avalai une gorgée d'eau. Les coudes sur la table, les paumes de mes mains soutenant ma mâchoire, je regardais l'herbe, caressée par le vent, se mouvoir. Une caresse qui apaisait également les coups portés par le soleil à ma nuque et mes bras.
- Mange.
- J'ai pas faim merci.
Il soupira puis m'observa avec insistance. Consciente des défauts physiques que son regard, trop appuyé, pouvait découvrir je cherchais rapidement à m'en soustraire.
- Je vais me dégourdir les jambes, annonçai-je en me relevant et m'éloignant, ne lui laissant ainsi pas le temps d'objecter.
Quelques pas plus tard je m'installai sur une balançoire repérée à notre arrivée. L'énergie injectée dans le premier mouvement enclencha un va-et-vient entraînant.
Déchaussée, mes pieds frôlant à chaque aller-retour la pelouse, j'appréciais le moment malgré l'attitude déplaisante de mon mentor et les tiraillements dans mon bas ventre. Je me mis à fredonner. Je ne m'étais pas prélassée ainsi au soleil depuis longtemps. J'avais oublié à quel point c'était agréable. De profiter de l'instant et d'écarter de son esprit toutes les inquiétudes que le quotidien générait. De se détacher de tout pour ne se concentrer que sur l'essentiel. Une chaleur qui vous enveloppe, une brise qui réveille des terminaisons nerveuses trop longtemps éteintes, une sensation de légèreté créée par un corps projeté vers le ciel. Et si le bonheur c'était ça ?
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
