Partie 19 : l'effort

30 4 1
                                        

L'idée d'un tête à tête avec Adam et d'une soirée pompeuse en compagnie de Guesdes me remplissait d'effroi.

- Fais un effort ! soupira Sanaa.

Les épaules repliées et l'estomac noué, je l'observais vider mon armoire à la recherche d'une tenue convenable.

- Eh elle a fait un effort... me défendit Aurélie.
- Merci !
- ... elle a mis des baskets toutes neuves.
- Ok je retire mon merci.

Hilare, mon avocate commise d'office se jeta sur mon lit. Nous étions, à présent, toutes les deux spectatrices de la tornade qui mettait ma chambre sens dessus dessous. Sanaa me balança au visage une chemise noire et une jupe crayon mi-longue de la même couleur. La dentelle me frôla la joue avant de glisser le long de mon cou. Je la rattrapai par réflexe.

- Essaie ça, ordonna-t-elle.

Je dépliai la chemise et passai mes doigts sur ses motifs délicats. Je récupérai la jupe tombée sur mes genoux. Le tissu glissa entre mes mains, souple, fluide.

- Je savais pas que t'avais ce genre de vêtements chez toi, commenta Aurélie.
- Honnêtement moi non plus, répondis-je.

Sous le regard menaçant de notre Cristina Cordula* locale, je mis de côté mes réserves et me traînai dans la salle de bain pour essayer les vêtements.
Une fois seule, je retirai mon pull, puis mon jean, et les posai négligemment sur le bord de ma baignoire.
Le carrelage froid mordit la plante de mes pieds. Je frissonnai, sans savoir si c'était à cause de la température ou de l'appréhension qui me serrait encore la poitrine.
Je me hâtai d'enfiler la chemise. La dentelle glissa sur mes épaules, projetant sur ma poitrine des ombres discrètes. Je remontai la jupe le long de mes jambes, sentant le tissu se tendre à mesure qu'il gagnait mes cuisses. Elle épousa la courbe de mes hanches et encercla parfaitement ma taille.

- Alors ?!, s'impatienta Aurélie.

Je jetai un rapide coup d'œil au miroir. Ça n'était pas mon style d'ordinaire. Trop... assumé. Mais il fallait bien avouer que j'avais de l'allure. Je me redressai légèrement. Le tissu suivit le mouvement sans se froisser.

- Presque..., reprit Sanaa après m'avoir fait défiler devant elle.

Elle me détailla du regard comme un général qui inspecte ses troupes avant la bataille, les yeux légèrement plissés, la tête penchée. Sans un mot, elle se détourna et récupéra dans ma boîte à bijoux, repérée avant même d'avoir vidé mon placard, un collier torsadé doré et une bague discrète et élégante. 

— Ne bouge pas, m'enjoignit-t-elle en revenant vers moi.

Elle écarta doucement mes cheveux et passa le collier autour de mon cou. Le doré tranchait avec la tenue noire, accrochant la lumière et attirant le regard exactement là où elle le voulait. Elle glissa alors la bague à mon annulaire. Fine, presque effacée... mais faisant ressortir la délicatesse de ma main.

- Parfait !, déclara-t-elle enfin après un rapide examen du rendu final.
- C'est validé !, confirma Aurélie.

L'heure avait filé à toute vitesse. Je mis fin aux essayages, récupérai mon sac posé sur l'accoudoir d'une chaise et troquai mes baskets contre des chaussures de ville.

- N'oublie pas, me lança Aurelie alors que je me séparai de mes amies à le sortie de l'immeuble.
- Quoi donc ?, répondis-je en me tournant une dernière fois vers elle.
- Mon nom, pour ton premier enfant !

Elle s'amusa de ma grimace, saisit le bras de Sanaa et s'en alla sans attendre. Livrée à moi même, le trajet devint une véritable torture. Je tâchai, tant bien que mal, de me raisonner. Un café n'engageait à rien d'autre qu'une conversation. Pourtant, mes appréhensions ne cessèrent de croître, à mesure que je me rapprochais du moment fatidique. Je reçus un message d'Adam. Il était arrivé. Je soufflai un bon coup, poussai la porte de notre point de rendez-vous et me mis aussitôt à le chercher. Il se tenait exactement là où nous avions convenu. Il se leva pour m'accueillir. Il portait une chemise en velour côtelé vert armée, un t-shirt blanc et un jean noir. Simple mais efficace. Avait-il lui aussi une Sanaa dans sa vie pour le guider ? Ou était-il la Sanaa de quelqu'un d'autre ? Il me salua avec un timide sourire et m'invita à m'asseoir.

- Je suis content de te voir.

La sincérité soudaine de ses mots me troubla un peu.

- Moi aussi, répondis-je.

Il passa une main dans ses cheveux bouclés sans me quitter un seul instant des yeux.

- Je m'attendais à ce que tu annules au dernier moment, admit-il.

Je l'avais, à vrai dire, envisagé très sérieusement, mais je gardais cette pensée pour moi.

- Pourquoi ?

Il haussa les épaules, puis tapota nerveusement la table, trahissant son malaise.

- Parce que t'as tendance à disparaître.

La phrase n'était en rien accusatrice. Il partageait simplement un constat.

- J'essaie d'entretenir le mystère, plaisantai-je.
- Objectif plus qu'atteint !, répondit-il en riant doucement.

Je me sentais, au fil de nos échanges, de plus en plus détendue. Je vivais l'instant pleinement, sans me laisser envahir par l'angoisse que l'ambiguïté et les attentes inconnues avaient tendance à produire.
Il aborda finalement, sans détour ni précaution, le sujet tant redouté.

- Tu vois quelqu'un en ce moment ?

Pour une obscure raison, le visage imperturbable de Noah Guesdes me traversa l'esprit. La mâchoire crispée, je chassai cette pensée aussi vite qu'elle était apparue. Je plantai mon regard dans le sien avant de répondre, avec assurance :

- Non, personne.

*Cristina Cordula est une animatrice de télévision, conseillère en image et styliste.

Déboires chroniquesDes histoires addictives. Découvrez maintenant