Je m'étais finalement replongée dans mes révisions. Une heure passée à compléter mes fiches et relire mes cours. Une heure durant laquelle Guesdes ne m'avait pas adressé la parole. Pas une fois. Pas un mot. Seulement, de temps à autre, un discret coup d'œil dans ma direction. Il s'était éloigné à deux reprises pour échanger au téléphone avec ses collègues. Je l'avais écouté alors d'une oreille distraite. Les minutes qui s'étaient égrenées avaient peu à peu dissipé ma colère. Les bons sentiments avaient, de nouveau, repris le dessus. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Pas après avoir été l'objet d'autant de prévenance. Les défenses que j'érigeais d'ordinaire s'affaiblissaient à mesure que la fatigue gagnait du terrain. Je luttais difficilement contre l'état de somnolence dans lequel je sombrais peu à peu. Le corps penché vers la table basse, la tête posée sur mes bras croisés, les paupières lourdes, j'observais Noah sans détour.
Des muscles saillants se dessinaient sous sa chemise blanche au col entrouvert. Il portait toujours une montre au poignet gauche. Une barbe de trois jours ombrait une partie de son visage. Contrairement à moi, il avait la peau plutôt clair. Je suivais du regard les mouvements de son torse. Il s'élevait et s'affaissait à un rythme régulier. Je fermai les paupières un court instant. Lorsque je les rouvris il avait mis de côté son ordinateur et rangé son téléphone. Un bras sur l'accoudoir, une main sous le menton, il posa sur moi des yeux orageux. Vraiment pas commode ce Guesdes.
- Tu veux pas te mettre au lit ? s'enquit-il, la voix légèrement tendue.
- Avec toi ? C'est une proposition ?
Oui j'avais osé. J'étais trop fatiguée pour filtrer les pensées saugrenues qui me traversaient l'esprit. Trop fatiguée pour me soucier de la façon dont elles seraient reçues une fois dites à voix haute. Surpris, il haussa les sourcils. C'était, à vrai dire, amusant d'inverser les rôles et d'être celle qui, pour une fois, le déstabilisait.
- Pas vraiment...
La réponse tarda à venir. Elle était cinglante de franchise. Les paupières à nouveau closes, je prétendais ne pas être froissée.
- Oh... ok.
Je réprimai un bâillement.
- Je t'ennuie ?
- Jamais Guesdes !
Demain, je regretterai de m'être montrée si impulsive. Demain était un autre jour. Aujourd'hui, je me heurterai à sa froideur et tâcherai inlassablement de fissurer le mur qu'il avait érigé.
- L'ennui ça n'est, malheureusement, pas ce qui te caractérise, précisai-je la voix un peu pâteuse.
- Malheureusement ?
- Ça a du bon l'ennui. C'est stable, c'est familier, c'est réconfortant...
- Et je ne suis rien de tout ça ? répliqua-t-il d'un ton piqué.
J'étais incapable de lui faire part de ma reconnaissance. Chaque phrase que je formulais se transformait malgré moi en attaque personnelle. La soudaine agitation de Guesdes et ma maladresse me tirèrent de ma rêverie. Je me redressais alors qu'il enfilait sa veste et rangeait ses affaires.
- Tu vas où ? le questionnai-je.
- Je rentre. Les 1h30 sont passées.
Je quittai le sol, confuse.
- Tu rentres ? répétai-je.
- Oui, je m'ennuie. Ça n'a pas que du bon l'ennui. C'est monotone, soporifique et peureux.
- Peureux ? Comment ça ?
- Ça craint le changement. Ça n'aime pas être bousculé. Ça ne fait pas confiance.
- Tu parles de l'ennui ou de moi ?
- D'après toi ?
- C'est ironique venant de toi.
- Qu'est-ce qui est ironique ?
- De parler de confiance quand tu as, toi-même, du mal à accorder la tienne.
Je lui faisais maintenant face. Le silence qui régna durant une poignée de secondes électrisa l'atmosphère. Il avait retrouvé le fameux masque d'indifférence qu'il se plaisait à porter lorsque ses émotions menaçaient de prendre le contrôle.
Ce n'était pour lui qu'une façon détournée d'exprimer son mécontentement. Je l'avais vu faire à plusieurs reprises.
- Je n'ai aucun mal à accorder ma confiance.
Je ricanai devant l'absurdité de cette affirmation. Il fronça les sourcils.
- Tu passes ton temps à t'inviter dans des moments douloureux et intimes de ma vie sans jamais divulguer quoi que ce soit de la tienne, accusai-je.
- M'inviter...
- Oui tu T'INVITES. Je ne voulais pas que tu me vois pleurer de désespoir, tout détruire de rage ou vomir d'angoisse.
- Tu préfères quoi ? Prétendre que tout va bien ?
- C'est pas ce que tu fais toi ? Et j'ai loupé un truc ? Parce qu'aux dernières nouvelles le mentorat n'incluait pas une thérapie ...
Je regrettai aussitôt cette réplique. Trop tard. Le mal était fait. Ces paroles bien que sincères n'en demeuraient pas moins brutales. Je ne voulais pas en arriver là. Les traits figés, il récupéra ses affaires et se dirigea vers la sortie.
- Guesdes... , murmurai-je alors qu'il ouvrait la porte.
- Vous avez raison Mademoiselle Abbad le mentorat n'inclut pas une thérapie et ne justifie en aucun cas que je m'immisce dans votre vie privée. Je vous enverrai par mail la date de notre prochaine rencontre. Bonne soirée.
Mademoiselle Abbad, vous... Ce ton, ce regard. Le gouffre qui nous séparait était abyssal. Il quitta l'appartement sans attendre la moindre réponse de ma part.
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Déboires chroniques
RomanceLa vie est loin d'être un long fleuve tranquille. Les espoirs, les idéaux, l'utopie que notre esprit engendre sont mis à mal par les épreuves jalonnant notre chemin. La solidité des liens amicaux et amoureux est testée durant ces épreuves. Jena, ét...
