Partie 12 : consentement

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Fort heureusement pour moi le reste du week-end se déroula sans embûche. Sherine, une fois remise, retourna à ce qu'elle savait faire de mieux, passer des heures à analyser sa relation dans les moindres détails. Prisonnière de son monologue, je me contentais d'acquiescer de temps à autre par un hochement de tête ou une brève interjection. Mon calvaire prit fin lorsqu'après avoir reçu un message, elle fut gagnée par un besoin urgent de partir. Elle bredouilla des excuses fumeuses que je fis semblant de croire. Je préférais ne pas creuser. J'étais bien trop contente de me retrouver enfin seule pour risquer de m'empêtrer à nouveau dans ses histoires.
Le silence ne m'avait jamais paru aussi apaisant. Je fermai les yeux quelques instants pour en profiter.
Le répit fut hélas de courte durée. L'espace que le solitude créait se remplissait toujours trop vite de pensées parasites. Aujourd'hui ne faisait pas exception. Mon esprit s'encombrait déjà d'une liste sans fin de tâches à accomplir. Je soufflai, exaspérée. Dix-huit heures. J'avais encore quelques heures de travail à endurer avant de pouvoir lever le pied. L'estomac noué, je m'y remis.
Le week-end fila à une vitesse folle. Lundi, un courriel du fameux mentor, ou plus exactement de son assistante, m'attendait. Il me rappelait l'heure du rendez-vous et réclamait, poliment, une confirmation de présence. Noah Guesdes... Le nom ne m'évoquait rien. Un haussement d'épaules plus tard, je reportai mon attention sur mon linge. Quand je peinais à avancer dans mes rendus universitaires, je remplaçais une besogne par une autre. Une manière productive de faire une pause. J'avais besoin de me vider la tête pour ne pas craquer.
Le lendemain, après un amphi que je séchais habituellement, l'intégralité du cours était déjà en ligne et le professeur passait l'essentiel de l'heure à lire ses diapositives, je décidai d'aller travailler à la cafétéria du campus. Le brouhaha ambiant m'aidait, étrangement, à me concentrer.
Plus que trois jours avant de souffler un peu me pris-je à penser alors que je massai distraitement ma nuque endolorie. Dès que mon budget me le permettrait, je troquerais mon vieil ordinateur pour un modèle plus récent et surtout plus léger. Je réprimai un bâillement lorsqu'on me tapota le bras.

- Jena !
- Adam ! répondis-je en me maudissant intérieurement de ne pas m'être rendue à la bibliothèque comme j'avais initialement prévu de le faire.

Les yeux noisettes d'Adam allèrent à la rencontre des miens. Je tentais, tant bien que mal, de dissimuler ma gêne.

- Qu'est-ce que tu fais là ?, m'enquis-je.
- Je viens chercher un pote.

Il me détailla. J'avais soudain un peu trop conscience de mon jean défraîchi, de mon pull informe et de mes baskets au cuir craquelé. Par chance, j'avais pris le temps ce matin d'égayer mon teint, d'allonger mes cils et de rassembler mes cheveux en une queue de cheval tout à fait respectable.

- Tu as l'air en forme, commenta-t-il sourire aux lèvres.
- Toi aussi.

Contrairement à moi, il avait soigné son allure : sweat à capuche bleu marine sous un blouson noir, jean brut à coupe droite et baskets blanches. Simple et efficace.

- Tu m'as jamais rappelé, poursuivit-il en se frottant le menton de la paume de sa main.

Aïe. J'avais espéré éviter les sujets fâcheux.

- Te rappeler ? J'étais censée le faire ?

Je feignais l'amnésie passagère. J'avais toujours eu beaucoup de mal à admettre mes erreurs. Je tâchais donc d'en faire le moins possible. Je n'aimais pas rendre des comptes. Même lorsque j'étais en tort. Surtout lorsque j'étais en tort. J'avais le sentiment que concéder et m'excuser m'affaiblissaient. Je savais que c'était absurde, mais je ne parvenais ni à faire ni à penser autrement.
Adam était le voisin d'Aurélie. Cette dernière était persuadée, pour une obscure raison, que nous étions faits l'un pour l'autre. Elle s'était donc improvisée entremetteuse. Je m'étais longtemps opposée à l'idée mais elle avait fini par m'avoir à l'usure. J'avais accepté de le rencontrer. Le courant était effectivement plutôt bien passé. Nous nous étions vus quelques fois l'an passé, avant que je ne disparaisse sans fournir la moindre explication. Je n'avais rien à reprocher à Adam. Je n'étais simplement pas prête à m'investir dans une nouvelle relation. Quel que soit la nature de cette relation.

- Oui. T'as toujours mon numéro ?

Un long silence suivit la question.

- Je vois.

Je me tortillai les doigts de nervosité. Je ne voulais pas qu'il dresse des conclusions hâtives et erronées. J'étais beaucoup trop instable et craintive. J'avais choisi, lâchement, de rester dans ma bulle et de m'éloigner de tout ce qui pouvait en perturber la tranquillité.

- J'ai dû restaurer mon téléphone et j'ai perdu toutes mes données...

Il balaya ma lamentable défense d'un revers de main. La chaleur de son expression me rassura. Il n'était pas vexé. L'ami qu'il devait retrouver beugla son nom de l'autre côté du hall. Il se retourna, lui fit signe de patienter et se concentra à nouveau sur moi.

- Tu as gardé le même numéro ?

J'acquiesçai.

- Je t'envoie un message ce soir !

Touchée par son enthousiasme, j'opinai.

- D'accord.

Une silhouette familière, aperçue du coin de l'œil, retint soudain mon regard. Je fronçai les sourcils et plissai les yeux pour mieux distinguer ses traits, mais avant que je ne puisse confirmer mon soupçon, elle fila à vive allure hors de mon champ de vision.

- Ça te va ?

Adam me fixait. Il attendait, de tout évidence, une réponse. Je me mordis la lèvre inférieure.

- Oui, bien sûr.
- Super, je te confirme ça se soir alors !, me lança-t-il avant de s'éloigner.

Il agita sa main pour me saluer, rejoignit son ami et quitta l'édifice. Immobile, je rejouai la scène dans ma tête, espérant me souvenir des trente secondes qui avaient précédé sa question. Rien. Le néant. Que venais-je donc d'accepter ?!

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